guitare-classique — GC100

JUIN - AOÛT 2022 N U M É R O L E SIOO L É G E N D E S D E L A G U I T A R E Le duo Presti-Lagoya John Williams Narciso Yepes Julian Bream Albe — GC100

JUIN - AOÛT 2022

N U M É R O

L E SIOO L É G E N D E S D E L A G U I T A R E Le duo Presti-Lagoya John Williams Narciso Yepes Julian Bream Alberto Ponce Segovia

RODRIGOJOAQUÍN DOSSIER LUTHERIE

Andrés Roland Dyens du Rencontre La restauration DE

GUITARES

d’Aranjuez L’hommeConcerto avec Bernardchez SavarezMaillot d’une guitareFriederichDaniel et Ignacio Fleta (1960)José Ramírez (1894)

LÉGENDE

+ DE 35 PAGES DE MUSIQUE EN SOLFÈGE ET TABLATURE

ÉDITORIAL

CLASSIQUE100SUMMER

CE NUMÉRO COMPORTE UN CD

100 NUMÉROS

PLUS TARD

Pour paraphraser Georges Brassens dans Les P. 4 News Copains d’abord, « 100 numéros plus tard, coquin de sort, ils vivaient encore. » P. 8 Ida Presti & Alexandre Lagoya, Eh oui, Guitare Classique est là depuis 100 numéros ! 100 numéros à essayer, chaque trimestre de vous transmettre requiem pour un couple notre passion pour notre instrument, l’honorer, certes mais aussi le vulgariser pour le mettre à la portée de tous. P. 18 Hommage à Henri Dorigny À cheval sur deux siècles, Guitare Classiquee , qui a commencé avec Jean-Marie Raymond, à la fin du XXe (avril 1999 pour être précis), a re- bondi au début du XXI . En fusionnant avec Guitarist Acoustic Classic P. 22 John Williams ou l’éloge de la liberté et en changeant d’éditeur, mais pas d’âme ni de ligne rédactionnelle. Les rencontres avec les plus grands guitaristes, la découverte d’ins- truments rares, les légendes de la guitare, les leçons pédagogiques P. 28 Le mystère Narciso Yepes pour vous permettre de progresser, tranquillement, à votre rythme ont toujours été, restent et resteront le credo de Guitare Classique. Alors, bien sûr, pour fêter comme il se doit, avec fierté, ces 23 an- P. 36 Julian Bream, nées d’existence, nous avons souhaité nous replonger dans ces grands portrait d’une légende moments qui ont fait l’histoire de Guitare Classique. D’Alexandre Lagoya, décédé alors que le numéro 2 se mettait sous presse, à notre regretté Roland Dyens, sans oublier Julien Bream, P. 42 Joaquín Rodrigo, John Williams, mais aussi Narciso Yepes, Andrés Segovia ou l’incon- l’élégance espagnole tournable Joaquín Rodrigo, tous nous ont fait l’honneur de s’inviter dans les colonnes de Guitare Classique. Et nous n’avons pas oublié Savarez, Daniel Friederich, Ignacio Fleta, José Ramírez et tant d’autres P. 50 La leçon d’Alberto Ponce qui, loin des feux de la rampe ont œuvré et oeuvrent encore pour que nos instruments soient plus beaux et sonnent encore mieux. Ce bonheur que nous avons eu à nous replonger dans nos archives, P. 58 Andrés Segovia, nous sommes heureux de le partager avec vous aujourd’hui, au travers le guitariste du XXe siècle de ce numéro exceptionnel, qu’un jour peut-être, celles ou ceux qui nous auront succédé dans cette belle aventure, montreront comme un collector aux lecteurs des années… 2050, quand viendra l’heure du P. 62 Ángel Iglesias, numéro 200. et les autres grands oubliés Bonne lecture à toutes et à tous. de l’époque Segovia Toute l’équipe de Guitare Classique POUR SOUTENIR GUITARE CLASSIQUE P. 72 Il était une fois Roland Dyens Vous pouvez envoyer vos dons (versement libre) à l’ordre de

GUITARE CLASSIQUE : EDITIONS LA ROSACE

9, rue Francisco Ferrer- 93100-Montreuil P. 76 Interview PROCHAINE PARUTION LE VENDREDI 26 AOÛT 2022 Bernard Maillot, président de Savarez Gérant :Directrice de la rédaction : Jean-Jacques Voisin Rédacteur en chef :Secrétaire de rédaction : Florent Passamonti Valérie Duchâteau (valerieduchateau@editions-dv.com) P. 78 Lutherie : Rédacteurs:Orestis Kalampalikis, Sébastien Llinarès, Bruno Marlat, Florent Passamonti, Marc Rouvé, Rafaël Andia, Sylvain Balestrieri, Geneviève Chanut, Valérie Duchâteau, Roxane Elfasci, Max Robin restauration d’une guitare Daniel Friederich Norberto Torres Cortés, Jean-Jacques VoisinCréation et réalisation maquette : Développement numérique :Saisie musicale : Cédric Breton Schreiner Guillaume Lajarige P. 82 Guitare de légende : Enregistrements audios et vidéos :Photos couverture : Carole Lemarchand Photographe : © Romain Bouet © DR Florent Passamonti José Ramírez (1894) et Ignacio Fleta (1960) Publicité :“Guitare classique” est une publication trimestrielle éditée par la SARL La Rosace au capital de 1 000 euros. Sophie Folgoas - 06 62 32 75 01 RCS Bobigny : 83064379700038.Siège social : 9, rue Francisco Ferrer, 93100 Montreuil. P. 86 L’art du rasgueado, Tél. : 01 41 58 61 35 – fax : 01 43 63 67 75.Ventes et réassorts (dépositaires uniquement) : par Rafael Andia Mercuri Presse – 9 et 11, rue Léopold-Bellan, 75002 Paris. Numéro Vert : 0 800 34 84 20. La rédaction n’est pas responsable des textes, dessins et photographies qui n’engagent que la seuleresponsabilité de leurs auteurs. Les documents ne sont pas rendus et leur envoi implique l’accordAbonnements : Abomarque (rosace@abomarque.fr) P. 92 Analyse musicale : de leurs auteurs pour leur libre publication. © 2022 La Rosace.Distribution : MLP. Étude opus 48, n° 23 de Mauro Giuliani Impression : ROTIMPRES - C/Pla de l'Estany s/n 17181 Aiguaviva (Espagne)Origine papier principal de la revue : Allemagne. Taux de fibre recyclé utilisé : 0%. Certification des papiers : PEFC. Indicateurs environnementaux P TOT : 0,016 kg/t.Commission paritaire no 0621K78770. P. 98 Petites annonces Pour vous abonner, rendez-vous à la page 97 « Toute reproduction ou partie de reproduction des pages et des articles de ce numéro est strictement interdite, SUIVEZ-NOUS SUR FACEBOOK / GUITARE CLASSIQUE MAGAZINE sauf autorisation préalable des éditions La Rosace ». #100 Guitare classique • 3

NEWS / AGENDA

ERRATUM Guitare Classique n° 99 : dans la rubrique Guitare de légende consacrée à Christian Aubin, il a été mentionné le nom du créateur AUTOUR DE LA GUITARE CLASSIQUE de la revue « Guitare et Musique ». Mercredi 22 juin, à 20h30 Son nom est Gilbert Imbar SALLE DU CONSERVATOIRE LEO DELIBES À CLICHY-LA-GARENNE et non Gérard, comme écrit. À l’initiative de Jean-Félix Lalanne, « Autour de la Guitare », à Clichy, le 22 juin prochain, sera Avec nos excuses. dédié entièrement à la guitare classique. Aux côtés de Valérie Duchâteau et Jean-Félix Lalanne, les artistes invités pour cette soirée d’exception seront Thibaut Garcia, Thibault Cauvin, À découvrir : Emmanuel Rossfelder, Jérémy Jouve et la toute jeune Cassie Martin (Révélation Guitare « Au fil de Classique-Concours International Roland Dyens 2018). Les spectateurs pourront entendre l'eau... », chacun de ces grands artistes partager leur art en solo, en duo… Réservez cette soirée sans le nouveau tarder pour profiter de cette réunion musicale inouïe. disque du duo Jean-Félix Lalanne Thémis composé d’Alexandre Bernoud et Florence Creugny Photos © DR consacré aux compositions de Bernard Piris. Le Conservatoire Royal de Bruxelles-École supérieure des Arts organise une session d’admission pour sa classe de guitare (professeur : Hugues Navez) le 24 août prochain. www.conservatoire.be Mardi 14 juin, l’Ensemble Copla Jérémy Jouve Cassie Martin (Clarisse et Arnaud Sans, Martin Vieilly, Giorgio Albiani, Léonard Chantepy, Hugo Brogniart) sera en concert à Paris dans le cadre du festival « Moments Lyriques du Marais ». www.ensembledeguitarescopla.com Le prochain festival et concours international de guitare de Mottola (Italie) se tiendra du 1er au 10 juillet. www.mottolafestival.com Thibaut Garcia Thibault Cauvin © DR Mardi 31 mai, Liat Cohen interprétera le Concerto d'Aranjuez au musée des Invalides dans la grande cathédrale. Elle sera accompagnée par l’orchestre de Paris Sciences et Lettres. Emmanuel Rossfelder Valérie Duchâteau www.musee-armee.fr Le Grand Est'ival de guitare 2022 se tiendra du 8 au 10 juillet, à Strasbourg. La programmation sera dévoilée d’ici peu. https://tremolo-guitare.fr La classe de guitare du Conservatoire Royal de Bruxelles (professeur : Hugues Navez) se produira en concert les dimanches 12 4 • Guitare classique #100 Samuelito

E © DR

XXII FESTIVAL INTERNATIONAL

DE GUITARE DE LAMBESC © Susanna Drescher Du 5 au 9 juillet, au Parc Bertoglio Comme tous les ans et depuis sa création en l’an 2000, le festival international de guitare de Lambesc recevra les grands noms de la guitare. À l’initiative d’Annie et Charles Balduzzi de l’association Aguira, et sous la direction artistique de Valérie Duchâteau, le festival accueillera cette année : Duo Odelia • Mardi 5 juillet : Duo Odelia (Marie Sans et Alice Letort, guitares romantiques) / Samuelito (guitare flamenca) • Mercredi 6 juillet : ensemble Guitares & Co. sous la direction de Frédérick Maggio / Raphaëlla Smits • Jeudi 7 juillet : Raphaëlla Smits / Thibault Cauvin • Vendredi 8 juillet : « Les Guitares Improvisibles » (Valérie Duchâteau et Antoine Tatich) / Thibault Cauvin. • Samedi 9 juillet : Concert final avec les artistes invités de cette édition : Duo Odelia, l’ensemble Guitares & Co., Raphäella Smits, Thibault Cauvin et les « Guitares Improvisibles ». www.festivalguitare-lambesc.com / Renseignements au 06 09 58 4713 (SMS) ou par e-mail : contact@festivalguitare-lambesc.com

LES STAGES DE CET ÉTÉ

DATES PROFESSEUR(S) LIEUX CONTACT

4 au 16 juillet Benjamin Garson, Jonathan Lemarquand, Matteo Contaldi, Colombes (92) www.musique-colombes.net Evan Vercoutre, Ceren Baran, Jean Bruno Dautaner 6 au 13 juillet Etienne Candela, Samu Gaubert Saint Jean d'Arves (73) www.musicavestys.com 11 au 23 juillet Antoine Fougeray Mende (48) www.musique-lozere.com 16 au 30 juillet Benoît Albert , Randall Avers, Serge di Mosole & Christophe Flaine (74) www.opus74-flaines.com. Neuhauser, Jonathan Lemarquand, Yannick Lopes, Benjamin Valette 16 au 24 juillet Raphaël Feuillâtre et Michel Grizard Vajol (Espagne) E-mail : michel.grizard@hotmail.fr 18 au 23 juillet Sandrine Luigi, Antoine Tatich, Sylvestre Planchais, Pierre Chaze Patrimonio (Corse) www.festival-guitare-patrimonio.com 21 au 27 juillet Hugues Navez Bruxelles Mail : info@huguesnavez.be 23 au 30 juillet Cristina Azuma et Paulo Bellinati Vallouise (Parc National des Écrins) Mail : musique.phare@gmail.com 23 juillet au 6 août Marco San Nicolas Mende (48) www.musique-lozere.com 31 juillet au 22 août Judicaël Perroy Tignes (73) www.festivalmusicalp.com 1er au 7 août Tristan Manoukian, Rémi Jousselme Nice (06) www.academie-internationale-ete-nice.com 1er au 7 août Luc Vander Borght, Catherine Struys Dinant (Belgique) www.internationalmusicacademy.com 8 au 14 août Adrien Brogna, Boris Gacquere Dinant (Belgique) www.internationalmusicacademy.com 15 au 21 août Magali Rischette, Michel Roland Dinant (Belgique) www.internationalmusicacademy.com 16 au 21 août Luc Botta et Cassie Martin Guitares sur Var Mail : luc-botta@orange.fr #100 Guitare classique • 5

NEWS / AGENDA

et 19 juin au Château du Karreveld, à Bruxelles. E-mail : info@huguesnavez.be

FESTIVAL INTERNATIONAL DE

Le nouvel album de GUITARE EN BÉARN (64) Thomas Du 6 au 10 juillet © DR Viloteau, • Mercredi 6 juillet : Louison Petit / Thu Le « Suites », • Jeudi 7 juillet : Duo Cordes et âmes / récital d’Olivier vient de sortir. L’artiste y joue la Pelmoine Suite Brasileira n° 5 de Sergio Assad • Vendredi 8 juillet :• Samedi 9 juillet : Pierre Bibault / Marcin Dylla Thibaut Garcia (première mondiale) en plus de la • Dimanche 10 juillet : Gaëlle Solal Suite opus 133 de Castelnuovo- www.guitaresbearnfestival.com Tedesco, des Due Canzoni Lidie de Nuccio D’Angelo et d’Ophelia Olivier Pelmoine de Philip Houghton. www.thomasviloteau.com Musicora, « Le Grand Rendez- FESTIVAL SIX CORDES Vous de la Musique et des AU FIL DE L’ALLIER Musiciens », revient à la Seine Du 19 au 22 juillet, à Chanteuges (43) Musicale du 28 au 30 octobre. • Mardi 19 juillet : Trio Alborada (Etienne Candela, Jérôme Grzybek www.musicora.com © DR et Mathieu Dutriat) / Le guitariste brésilien Carlos Jérémy Jouve Barbosa-Lima s’est éteint le 23 février • Mercredi 20 juillet : Philippe Guidat / Emmanuel Rossfelder dernier à l’âge de 77 ans. Il avait • Jeudi 21 juillet : Ota Trio / Justin Bonnefoy / Laura Rouy / Florian réalisé de nombreux arrangements • Vendredi 22 juillet :Desbaillet / Quatuor Éclisses création du Bolero Concerto de Francis et enregistré une cinquantaine Kleynjans avec le Duo Thémis en solistes / Rosemary Quartet / de disques au cours de sa carrière. Biréli Lagrène Alberto Ginastera lui avait dédié Tout au long du festival, Francis Kleynjans dirigera une masterclasse sa célèbre Sonate op. 47. dans le cadre de la création de son Bolero Concerto opus 345, pour deux solistes et orchestre de guitares. L’orchestre sera composé de guitaristes festivaliers qui désirent partager ce moment musical. Les partitions seront envoyées aux stagiaires dès leur inscription. www.chanteugesfestival.com Quatuor Éclisses

STAGE ET FESTIVAL GUITARE EN FRANCE

Du 9 au 16 juillet, au Château de Celon Pour cette quinzième édition, le festival Guitare en France change de lieu et se déroulera pour la première fois à Celon, petite ville proche de Châteauroux. L’équipe d'enseignants sera composée d’Eleftheria Kotzia, Natalia Lipnitskaya et Benjamin © DRValette. Les stagiaires auront également la chance d’assister à un récital de Laura Rouy, « RévélationGuitare Classique 2021 et lauréate du concours Roland Dyens ». • Samedi 9 juillet : Eleftheria Kotzia • Dimanche 10 juillet : Natalia Lipnitskaya • Mardi 12 juillet : Benjamin Valette • Mercredi 13 juillet : Laura Rouy / Fête de la Guitare (concert « Jeunes talents », yoga avec Sylvie Guez, « L’histoire de mes Guitares » par Chris Wynne) • Vendredi 15 juillet : concert des élèves www.guitarenfrance.org Natalia Lipnitskaya FESTIVAL INTERNATIONAL © Leonardo Baldini

DE GUITARE DE PUY-L’ÉVÊQUE (46)

Du 28 au 31 juillet • Jeudi 28 juillet : Raphaël Feuillâtre / Alejandro Hurtado & David Dominguez • Vendredi 29 juillet : Duo Odelia (Marie Sans & Alice Letort) / Duo Cyril Dupuy et Ludovit Kovak • Samedi 30 juillet : Roberto Cano / Duo CARisMA (Magdalena Kaltcheva & Carlo Corrieri) • Dimanche 31 juillet : Yamandu Costa www.letempsdesguitares.com Duo CARisMA 6 • Guitare classique #100

© DR

Maximo Diego Pujol ConCours « MiChèle Pittaluga » Du 26 septembre au 1er octobre, à Alessandria (Italie) Peu de concours ont une longévité comme celle du « Pittaluga ». En effet, depuis sa première édition en 1968, le concours italien a accueilli plus de 1300 parti- cipants venus d’environ 90 pays, mais a également contribué au développement du répertoire pour guitare avec son concours de composition. Après deux éditions bouleversées par le COVID, les participants de cette année devront notamment interpréter une œuvre com- posée spécialement par Nikita Koshkin ainsi que le Concierto de Aranjuez et la Fantasia para un Gentil- hombre de Joaquin Rodrigo s’ils ont la chance d’accéder à finale. Le jury sera composé de Gian Paolo Bandini (Italie), Doron Salomon (Israël), Hugues Navez (Belgique), Guillem Perez-Quer (Espagne), Maximo Diego Pujol (Argentine), Micaela Pittaluga (Italie) et Nikita Koshkin (Russie). La dotation du concours inclut un enregis- trement sur le label Naxos et près de 25 000 euros à se répartir entre les différents lauréats. www.pittaluga.org

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hoMMage Carel Harms (1939-2022) Le guitariste et pédagogue néerlandais Carel Harms nous a quittés le 8 mai. Il fut le pro- fesseur assistant d’Alexandre Lagoya puis d’Olivier Chassain au Conservatoire National Supérieur de Musique de Pa- ris. Il enseigna également à l’Académie Internationale d’Été de Nice durant de nom- breuses années.

LÉGENDE

PAR JEAN-JACQUES VOISINPHOTOS : © FAMILLE PRESTI

IDA PRESTI &

ALEXANDRE LAGOYA

Requiem pour un couple « Je n’ai pas eu d’enfance », avait coutume de dire Ida Presti. Elle aurait pu ajouter que sa vie était placée sous le signe de la mort et que, depuis son père, condamné à mort par la médecine après avoir été touché par une balle qui lui traversa le dos pendant la Première Guerre mondiale, jusqu’à sa mère, Grazia, à qui sa famille reprocha sans cesse d’avoir survécu le jour de sa naissance là où sa sœur jumelle mourut, son destin semblait tout tracé pour l’amener vers une fin tragique. La mort de son jeune frère, Pepino, à l’âge de sept ans, continua La rencontre cette longue litanie qui fit dire à son père, comme une funeste Né en Égypte, à Alexandrie, au milieu des parfums des jasmins, prédiction, « À quarante ans, tu ne joueras plus de guitare ». Ida de l’odeur de la mer à laquelle se mélangeaient les effluves du Presti n’avait pas eu d’enfance, elle n’aura pas le loisir de vieillir désert, Alexandros Hadjioannou, qui devint plus tard Alexandre non plus. La plus grande guitariste de tous les temps, celle qui Lagoya, connut une enfance joyeuse et insouciante jusqu’à ce saura autant étonner le monde du classique que tirer des larmes que son frère soit emporté par une infection intestinale, à l’âge d’émotion à l’illustre Djan - de sept ans. Un signe du go Reinhardt, vivra en fait destin qui le rapprochera à peine 43 ans, entre le 31 d’Ida Presti ? Si le luth qui mai 1924 où elle naquit à accompagnait les mariages Suresnes et le 24 avril 1967 arabes, puis la mandoline, où elle s’éteignit à l’hôpital furent ses premiers contacts de Rochester (état de New avec les instruments à cordes York) dans les bras d’Alexan - pincées, le vrai coup de dre Lagoya, victime d’un foudre eut lieu vers l’âge de accident médical pendant huit ans quand, en visite une opération. Seize ans de chez un oncle, il découvre cette courte vie seront une guitare cachée derrière consacrés à l’amour qu’elle une armoire. Contrairement porta à Alexandre Lagoya, à Ida Presti, qui trouva chez avec qui elle forma le plus son père un véritable mentor grand duo de guitares de qui consacra sa vie à la réus- tous les temps. site de la carrière de sa fille, 8 • Guitare classique #100 la passion d’Alexandre Lagoya pour la guitare ne recueille que vite insupportables à Ida Presti, emportée par son amour pour peu d’écho auprès de sa famille. La vie guitaristique étant prati- Alexandre Lagoya. quement inexistante dans les années quarante à Alexandrie, il Quelques mois après leur première rencontre, ils emménagent travaille au travers de méthodes (Sor, Aguado, Carulli, Carcassi) ensemble et l’idée de joindre leurs deux talents commence à faire qu’il a pu se procurer. S’il donne son premier concert à l’âge de son chemin. S’ils donnent leur premier récital en 1952, au Club treize ans, il sait déjà que son avenir est en Europe, et après avoir du Plein Vent, ils continuent encore leur carrière solo chacun de donné plus de trois cents représentations qui lui permettent de leur côté. Ida Presti court le monde entier, Alexandre Lagoya payer son voyage, il débarque à assoie sa notoriété en écumant les Marseille le 14 septembre 1950 cabarets parisiens, où il côtoie les avec le secret espoir de rencontrer futures stars de la variété fran- à Paris celle dont tout le monde çaise, Georges Brassens, Claude parle, Ida Presti. Après des mois Nougaro ou encore Hugues de vaches maigres où une boîte Aufray. Il faudra une intermi- de sardines constitue souvent le nable tournée en Indonésie qui la seul repas de la journée, il se tient éloignée de sa maison pen- décide enfin à pousser la porte de dant près de trois mois pour l’appartement d’André Verdier, qu’elle décide de mettre un terme rue Saint-Louis en l’Ile, là où se à sa carrière de soliste afin de se réunissent les membres de consacrer à son duo avec son l’Association des Amis de la gui- mari. Elle donne son dernier tare, dont une certaine Ida Presti concert solo en 1955, à la salle ne rate aucun des rendez-vous. Gaveau. La petite Lili, née d’un premier mariage et adoptée par Joindre les talents Alexandre Lagoya, vient d’avoir En ce soir d'été 1951, lorsqu’Ida un petit frère, Sylvain, et le Presti, comme à l’accoutumée, se couple décide de donner la prio- saisit de sa guitare, il ressent rité à la vie de famille. immédiatement une passion intense pour cette jeune femme. Qui de nous deux ? Lorsqu’arrive son tour de jouer, Cette guitare qui depuis leur ren- bien qu’il soit encore sous le coup contre est devenue leur trait d’u- de l’émotion, il arrive néanmoins nion va leur permettre de ne plus à prendre sa guitare et à inter- Alexandre Lagoya débarque se quitter pendant plus de dix préter une partie de son réper- ans. Il leur faut alors se constituer toire. Curieuse, attentive puis à Marseille le 14 septembre 1950 au plus vite un répertoire, car il enchantée, Ida Presti apprécie la avec le secret espoir de rencontrer existe peu d’œuvres écrites pour technique, le son et la musicalité deux guitares si l’on excepte les de ce nouveau venu. Dès qu’il à Paris celle dont tout le monde quelques duos composés par Sor, part, elle laisse libre cours à son parle, Ida Presti. Giuliani ou Carulli. Le couple se enthousiasme : « C’est le plus grand partage donc les tâches : Ida guitariste que j’aie jamais entendu. Retenez son nom, car il est formi- Presti composera mais, dans l’immédiat, ce sont les transcrip- dable ». Ils ne savent pas encore que, ce soir-là, ils commencent à tions faites par Alexandre Lagoya qui feront l’essentiel du réper- écrire les premières pages d’une formidable histoire d’amour et toire. Il faut alors à Alexandre Lagoya ingurgiter des centaines de musique que seule la mort viendra mettre en échec. de partitions : La Chaconne de Haendel, les Suites anglaises et À cette époque, si Alexandre Lagoya est quasiment inconnu, françaises de Bach, des Sonates de Scarlatti mais aussi La Vie Ida Presti est déjà une immense star. Depuis quinze ans, elle se Brève ou La danse du Feu de Manuel de Falla constituent bientôt produit dans toutes les plus grandes salles, a fait une apparition le répertoire du célèbre duo. Ce n’est que bien plus tard que des au cinéma dans « Le Petit Chose » et joue deux fois par semaine compositeurs s’intéresseront à eux et leur signeront des œuvres à la TSF. On la compare à l’immense Andrés Segovia ; elle est devenues incontournables dans le répertoire de la guitare. l’amie de Django Reinhardt, du luthier Julian Ramirez, du dan- Rodrigo et sa Tonadilla, Jolivet et sa Sérénade, la Toccata et seur Serge Lifar, du flûtiste Jean-Pierre Rampal, de la danseuse Tarentelle de Pierre Petit ou encore les Préludes et fugues des espagnol « La Joselito » ou encore de la cantatrice Lily Pons. Si « Guitares bien tempérées » de Castelnuovo-Tedesco enrichiront cette notoriété et cette reconnaissance lui assurent enfin de pou- ainsi les prestations du duo. voir vivre correctement de sa musique au travers des nombreux Sur le plan technique, la répartition des deux guitares se fait concerts qu’elle donne, ces séparations incessantes deviennent plutôt à l’instinct. Ida, elle-même, sent que certaines parties #100Guitare classique • 9

LÉGENDE

qu’elle maîtrise pourtant parfaitement passent mieux au travers les médecins se montrent impuissants, c’est un magnétiseur qui d’un homme. Et pourtant, aujourd’hui encore, il est presque repousse à plus tard la funeste prévision. impossible à quiconque de savoir qui d’elle ou de lui joue telle ou L’année de la consécration sera 1964, avec des tournées inces- telle partie. santes, passionnantes certes, mais aussi toujours accompagnées par le déchirement de quitter leurs deux enfants. Si Lili approche En route pour les États-Unis de son vingtième anniversaire, Sylvain n’a que onze ans et les Le succès ne va pas tarder et les propositions de concert affluent. longues lettres que lui envoient ses parents ne remplacent pas la Ils obtiennent une émission heb- chaleur de la présence. Une fois domadaire sur la guitare à la radio de plus, ce sont les États-Unis dont Ida, elle-même, choisit le qui les demandent. Columbia, où titre, « Des notes sur la guitare ». Si à l’heure de la ségrégation raciale, les concerts s’enchaînent et la vie ils jouent devant un public uni- devient plus confortable, le quement composé de Noirs. couple va une nouvelle fois être Nashville et Kansas City les rattrapé par la mort. Grazia, la accueillent ensuite avant qu’ils ne mère d’Ida Presti, décède à l’âge croisent la route de Segovia, de 57 ans d’une leucémie alors presque trente ans après qu’Ida qu’Ida est en tournée. Arrivée le Presti lui a été présentée. lendemain à l’Hôtel Dieu, c’est Si les retours dans la propriété au travers de son instrument de Soisy sont autant de moments qu’elle rendra un ultime hom- de bonheur dans ce havre de paix, mage à sa mère en composant ils ne sont malheureusement que une œuvre pour deux guitares, des intermèdes de courte durée. Berceuse à ma mère. Déjà l’Afrique australe les Leur programme démentiel ne appelle, avec une première étape leur laisse guère le temps de souf- dans la toute jeune et nouvelle fler et même s’ils essaient d’être République d’Afrique du Sud. séparés le moins possible de leurs Du Cap à Lusaka (en Zambie), enfants (Elizabeth a maintenant en passant par Johannesburg ou treize ans et Sylvain quatre), ils Bulawayo (en Rhodésie), ce doivent partir de plus en plus loin magnifique voyage est en fait une et de plus en plus longtemps. De plongée dans l’enfer du racisme Bornéo en Asie au Canada, où ils et de la ségrégation, qui boule- jouent devant une tribu d’In - En 1951, si Alexandre Lagoya verse les deux musiciens. diens, les tournées se suivent à un Nouvel envol pour les États- rythme effréné. est quasiment inconnu, Ida Unis en 1965, pour la plus longue L’année 1960 sera pour eux et Presti est déjà une immense star. tournée qu’ils aient jamais eu à pour tous les guitaristes une an- faire dans ce pays. Concerts, née charnière puisque, conscients Depuis quinze ans, elle se produit réceptions, festivités, vins d’hon- du rôle pédagogique qu’ils jouent dans toutes les plus grandes neur s’enchaînent, et le couple auprès des jeunes, ils rejoignent revient épuisé de ce voyage où il a l’Académie Internationale d’Été salles, a fait une apparition au aussi fallu jongler avec le décalage de Nice où, pendant trois semai - cinéma dans « Le Petit Chose » horaire. L’Amérique du Sud, nes, ils dispensent des cours à des l’Italie, la Belgique complètent étudiants, de plus en plus nom- et joue deux fois par semaine encore cette année de folie, qui se breux au fil des années. termine dans la joie avec la nais- à la TSF. On la compare Leur première tournée aux sance de la fille d’Elizabeth, une États-Unis se déroule en 1961. à l’immense Andrés Segovia. petite Isabelle. Phoenix, en Arizona, puis New- York réservent au duo « un accueil à la Segovia ». En 1962, l’école L’année 1967 Presti-Lagoya a déjà conquis le Canada et les États-Unis. Après une année 1966 aussi épuisante que les précédentes, 1967 L’année suivante, Ida Presti, qui vient de fêter ses quarante s’annonce particulièrement active avec son lot de concerts. Leur ans, contracte un virus de retour de Tunisie. Son bras gauche est duo a maintenant quinze ans et leur répertoire est désormais bloqué et la terrible prédiction de son père – « À quarante ans, tu riche de dizaines d’œuvres. Grâce à eux, la guitare prospère dans ne joueras plus de guitare » – lui revient aussitôt à l’esprit. Là où le monde entier et leur enseignement se voit reconnu. Leur dis- 10 • Guitare classique #100 cographie est riche d’une quinzaine de 33 tours et les plus grands, d’Einstein à de Gaulle, leur ont rendu hom- mage. On ne compte plus les compositeurs qui leur ont dédié des œuvres et l’avenir du duo n’a jamais été aussi prometteur. C’est dans cette euphorie qu'ils donnent, le 5 mars 1967, un concert à la Salle Gaveau... sans savoir que ce sera leur dernière apparition en France. Il ne leur reste que quelques jours avant de s’envoler une nouvelle fois vers les États-Unis. Ils sont tellement doux ces rares ins- tants volés à la gloire que, cette fois-ci, partir ne dit vrai- ment rien à Ida Presti. Le tour du monde, elle l’a déjà fait plusieurs fois, l’attrait des États-Unis a disparu et elle se lasse de ces transferts aériens, de ces interminables couloirs, de ces nuits trop courtes et de ces sollicitations trop nombreuses. Et sans arrêt en tête cette funeste pré- monition paternelle : « À quarante ans, tu ne joueras plus de guitare ». Mais le respect de la parole donnée aux organisateurs l’emporte sur cette sourde angoisse qui la tenaille. Le 13 avril 1967, ils embarquent ; le rythme effréné des concerts reprend. New York, Pittsburg, Lancaster, Washington, Charleston, les dates se succèdent jusqu’au 23 avril et ce concert avec l’orchestre symphonique de Saint-Louis. Et c’est un premier malaise. Ida Presti est prise de vomissements. Le médecin qui l’examine lui fait passer une radio et l’autorise néanmoins à poursuivre la tournée. Un concert est prévu à Rochester le lendemain, non loin de New York, et le transfert doit se faire par avion. Le vol est à peine commencé qu’Ida Presti est à nouveau prise de malaise. Les secours, alertés par le per- sonnel de bord, prennent immédiatement la guitariste en charge. Si les premiers examens ne donnent toujours rien, le médecin décide de pratiquer une bronchoscopie. Et c’est l’accident ! L’endoscope heurte une minuscule tumeur, ce qui provoque une hémorragie pulmonaire fatale. Tous les efforts de réanimation seront vains. À 8000 kilomètres de chez elle, le 24 avril 1967, Ida Presti s’éteint dans la nuit. Alexandre Lagoya s’effondre de chagrin lorsque les médecins lui apprennent l’horrible nouvelle. Il lui faut des heures avant de réagir et de penser à appeler ses enfants qui, entre-temps, ont appris la nouvelle par la radio. Après d’interminables formalités pour rapatrier le corps, les obsèques réunissent une famille terrassée par la douleur. Le duo Presti-Lagoya n’est plus. Il faudra des mois à Alexandre Lagoya pour remonter la pente et rebondir vers une extraordinaire carrière de soliste… Ida aura sans arrêt en tête cette funeste prémonition paternelle : « À quarante ans, tu ne joueras plus de guitare ». Adagio AUDIO1 Extrait du Concerto pour hautbois en Ré mineur Alessandro Marcello (1673-1747) Adaptation de Valérie Duchâteau d'après une transcription d'Alexandre Lagoyawww.valerieduchateau.com Par Valérie Duchâteau 12 • Guitare classique #100 #100Guitare classique • 13 14 • Guitare classique #100 #100Guitare classique • 15 16 • Guitare classique #100

INTERVIEW

HENRI DORIGNY

1939-2022 « C’est grâce au duo Presti-Lagoya que chaque petit recoin de France possède une classe de guitare aujourd’hui ». 18 • Guitare classique #100

PAR VALÉRIE DUCHÂTEAU

PHOTO : DR

Dans son numéro Un, paru en 2006, notre confrère Guitarist Acoustic avait rencontré le regretté Henri Dorigny qui nous a quittés en février dernier, à l’âge de 83 ans. Son nom est indissociable de sa femme Ako Ito. Ces brillants disciples du duo Presti-Lagoya avaient su perpétuer leur enseignement tout en conservant cette tradition du duo de guitares. L’occasion de nous replonger dans les balbutiements d’une époque dorée à travers les mots d’Henri Dorigny. Henri, vous avez été professeur au conservatoire de Nice dès le Il fallait être maniaque comme moi pour pouvoir déterminer qui début des années 1960, et ce, pendant plus de 40 ans. Comment jouait. Si sur disque, c’est pratiquement impossible, quand ils cette classe a-t-elle été créée à une époque où l’enseignement de la étaient sur scène, en fermant les yeux, j’arrivais à faire le distinguo. guitare en conservatoire était quasi inexistant? C’était infime, mais Ida Presti avait un son extrêmement rond J’ai fait mon service militaire dans les années 1960, et je m’échap- par rapport à celui de Lagoya. Je reconnais pourtant qu’il est ex- pais pendant les trois semaines que durait le stage d’été de Nice trêmement dur de déterminer qui est qui, vu la symbiose parfaite où enseignaient Alexandre Lagoya et Ida Presti. Comme il n’y qui existait dans le duo. avait pas de classe de guitare à Nice, ce sont eux-mêmes qui ont intercédé en ma faveur auprès de l’illustre Pierre Cochereau pour Ce qui caractérise encore aujourd’hui les élèves de Presti-Lagoya, qu’une classe soit créée. J’ai été nommé en 1963 et j’ai gardé ce c’est ce son unique. Comment ont-ils pu le transmettre à leurs élèves ? poste jusqu’en 2003. Ce qui les caractérisait tous les deux, même s’ils avaient une po- sition légèrement différente de la main, c’était leur manière d’at- Comment était le paysage guitaristique de l’époque ? taquer à droite. Il faut dire qu’un débutant à plutôt tendance à Il n’y avait pratiquement rien et l’on trouvait, par exemple, à jouer à gauche. D’ailleurs, à l’époque, ils étaient les seuls à jouer Saint-Raphaël, un accordéoniste transformé en professeur de à droite. Ida Presti disparue, ce que nous avons constaté, c’est guitare. Ce sont vraiment eux qui, par leur charisme et leur rayon- que Lagoya était intransigeant sur la position et qu’une forme de nement, ont imposé l’enseignement de la guitare en France. résistance s’est instaurée. Le plus bel exemple est celui d’Alberto Ponce qui, systématiquement, obligeait ses élèves à jouer à gauche Parlez-nous de l’Académie Internationale de Nice. alors que, ce qui est important, c’est que ça sonne bien. On se C’était un immense succès puisque certaines années, on a compté moque de savoir si l’élève joue à droite ou à gauche. jusqu’à 80 élèves de toutes nationalités. Des Américains, des Anglais, des Italiens… C’est aussi à cette époque que la guitare Que reste-t-il aujourd’hui de l’influence du duo ? s’est ouverte aux femmes. À partir de ce jour, pour moi, la guitare Malheureusement, il ne reste pas grand-chose de cette influence, est devenue le duo, et je faisais mes pre- car au conservatoire, on enseigne surtout mières expériences en enregistrant une « Si le jeu de Lagoya était la guitare solo. C’est vrai que la mode du première guitare sur laquelle je jouais. duo est un peu passée, remplacée peu à C’est donc tout naturellement que, humain, celui d'Ida Presti peu par celle des trios, et mêmes des qua- lorsque j’ai connu Ako, nous nous relevait du divin ». tuors, qui sont devenus à la mode. Je crois sommes tournés vers le duo. Nous que leur plus grande empreinte sera avons commencé à jouer de plus en plus de pièces de Presti- d’avoir démocratisé la guitare et de l'avoir imposée dans tous les Lagoya puisque Lagoya m’avait confié ses premiers arrangements. conservatoires. C’est grâce à eux si, aujourd’hui, chaque petit recoin de France possède une classe de guitare. Ce qui restera Comment se passait l’enseignement auprès d’eux au sein de cette aussi, c’est leur extrême générosité même s’il y avait cette barrière Académie d’été ? entre les grands maîtres et leurs élèves, barrière qui n’existe plus Au début, ils enseignaient ensemble puis, avec l’augmentation aujourd’hui. du nombre d’élèves, ils se sont partagés le matin et l’après-midi. Ce qui m’a marqué à l’époque, c’est que Ida pouvait déchiffrer Quels sont les grands titres qui, à votre avis, ont marqué l’histoire tout et immédiatement. Ensuite, pour chacun des élèves, elle du duo ? préparait des exercices individuels qu’elle jouait elle-même pour Les suites de Bach, les pièces de Beethoven pour mandoline et leur en montrer l’essentiel. Ce qui était extraordinaire aussi, c’était clavecin et toute la musique espagnole, sans oublier la Sérénade leur générosité par rapport aux élèves. d’André Jolivet alors qu’à cette époque, en 1963, personne ne jouait des pièces aussi contemporaines et modernes. Il y aussi, Ce qui frappe encore les auditeurs aujourd’hui, c’est la difficulté à bien sûr, l’inoubliable Tonadilla de Rodrigo. déterminer qui jouait quoi dans le duo. Avez-vous un « truc » qui permette enfin de percer ce mystère ? Interview publiée en 2006 dans Guitarist Acoustic hors-série n° 1. #100Guitare classique • 19

LÉGENDE

Auld Lang Syne AUDIO2 Traditionnel écossais www.valerieduchateau.comPar Valérie Duchâteau Transcription de Henri Dorigny Écrite au XVIIau fil des années. C’est à la fin du XVIIIe siècle, Auld Lang Syne est une chanson écossaise traditionnelle dont l’air a subi quelques mutationse connaissons aujourd’hui. C’est sur ce même air que furent apposées les paroles de la chansonrevoir. La présente transcription a été réalisée par Henri Dorigny.siècle que le poète écossais Robert Burns fixe la version telle que nous laCe n’est qu’un au 20 • Guitare classique #100

INTERVIEW

PAR MARC ROUVÉPHOTOS : © DR

JOHN WILLIAMS

Éloge de la liberté Avec plus de 150 disques enregistrés entre 1958 et 2019, le guitariste australien s’inscrit parmi les artistes les plus prolifiques de sa génération. Dans cette interview à bâtons rompus, il revient sur sa carrière exceptionnelle et partage sa vision de la guitare aujourd’hui. John Williams ou l’art de cultiver les chemins de traverse. Vos nombreux duos, avec Julian Bream bien sûr mais aussi Paco violonistes… Et pourtant, le rythme a joué un rôle très important Peña ou John Etheridge, semblent montrer que cette formule est à l'époque baroque. De nombreuses pièces étaient dansées. Cette idéale pour vous. tradition qui était à l'origine popu- À mon sens, la guitare solo peut être magnifique mais elle induit certaines « À la différence des musiciens laire – je pense à la Gigue, au 6/8 – s'est peu à peu effacée au profit d'une limites musicales. Quant au trio ou au quatuor de guitares, ce sont des d'orchestre, les guitaristes musique plus complexe et l'harmonie a fini par imposer sa suprématie formations très délicates à bien faire classiques jouent comme la forme la plus évoluée de la sonner. Deux est le chiffre parfait à condition de choisir deux personna- essentiellement seuls et musique savante européenne. D'autre part, de nombreux inter- lités complémentaires, aussi bien dans le style de jeu que dans les ins- sont le plus souvent obnubilés prètes ont usé et abusé du rubato, et truments utilisés. En duo, il faut par la mécanique digitale, la notion de pulsation s'est peu à peu diluée. Si on ajoute à cela qu'à la dif- absolument éviter toute forme de compétition. Avec Julian, même si on comprend mieux leurs férence des musiciens d'orchestre, les nous jouions tous deux le même type faiblesses rythmiques. » guitaristes classiques jouent essen- tiellement seuls et sont le plus sou- de guitare, nous avions des façons vent obnubilés par la mécanique très différentes de travailler. Moi je suis plutôt instinctif alors digitale, on comprend mieux leurs faiblesses rythmiques. que Julian était très méticuleux. Il voulait travailler précisément le phrasé de tel ou tel passage alors que je lui disais : « Jouons ! ». L'autre point étonnant, c'est la quasi absence de guitaristes clas- Dans tous les cas, le contraste est toujours un élément intéressant siques improvisant avec une technique de main droite classique… sur le plan musical. Vous avez raison. Même dans un contexte très ouvert – comme celui du duo que je formais avec John Etheridge –, je n'improvi- La dimension rythmique est rarement abordée dans l'enseigne- sais pas. Je partais parfois d'une grille d'accords et je faisais des ment de la guitare classique. Elle est pourtant essentielle lorsqu’on variations en utilisant différentes formules d'arpèges, mais je ne joue à plusieurs. me lançais pas dans des solos. Après réflexion, je pense que la Hélas oui, et je dirai même que ce manque n'est pas limité à la technique classique est très mal adaptée à l'improvisation, car seule guitare classique mais qu'il touche aussi les pianistes, les notre formation nous amène à penser notre doigté à l'avance 22 • Guitare classique #100 pour optimiser les déplacements main gauche et l'alternance des doigts de la main droite. Cette approche rigoureuse permet d'at- LA GUITARE SMALLMAN teindre une grande fluidité dans le jeu. Il me paraît très difficile Tout comme le nom de Bouchet restera associé à Ida Presti ou celui de retrouver ce « naturel » en improvisant puisque, par définition, de Fleta à Andrés Segovia, celui de Greg Smallman est indissociable-ment lié à John Williams. Les deux Australiens se sont rencontrés on ne sait pas à l'avance vers quoi va nous mener l'inspiration du dans les années 70. Le jeune luthier se demande alors comment moment. Il y a également une difficulté rythmique pour fabriquer un instrument plus performant que la Fleta du maître, qui retrouver l'effet rythmique du swing tout en ayant une main l'encourage dans ses recherches. Greg s'éloigne de la fabrication droite « classique ». espagnole en optant pour un dos bombé (en palissandre de Rio), bienplus épais et lourd que sur une guitare classique traditionnelle. Mais la grande nouveauté vient essentiellement de la table en red cedar, La solution ne serait-elle pas d'élargir le répertoire abordé lors de qui est extrêmement fine et dont le barrage est assuré par un croi- l'étude de l'instrument ? sillon de carbone et de bois de balsa, avec pour résultat une réso- Certainement, ce serait déjà un premier pas. Connaissez-vous la nance accrue et une puissance supérieure. Nombreux sont les guita- musique irlandaise ? Il y a dans ce répertoire d'excellentes pièces ristesde Greg Smallman. de la jeune génération qui ont choisi de jouer sur les guitares à travailler. Ce sont souvent des solos de violon en 6/8 qui repré- sentent une préparation idéale pour le travail de la main droite. toire, qui représentait souvent un énorme défi technique. Il y « La guitare est encore un avait une grande excitation intellectuelle à déchiffrer, et mettre en place des écritures très complexes, et à trouver des nouvelles instrument jeune qui a la chance techniques de jeu. Mais ensuite, le résultat musical était rare- de concilier musique savante ment à la hauteur de l'effort fourni. Dans les musiques extra- européennes, je retrouve de la fraîcheur mélodique, des rythmes et musique populaire. » différents, des structures plus simples. Néanmoins, parfois l'écri- ture peut être aussi très complexe ; je pense à l'œuvre de Takemitsu, que j'apprécie particulièrement. Il y a quelques années – grâce à ma rencontre avec le regretté Francis Bebey, guitariste, chanteur camerounais – je me suis plongé dans la musique africaine, notamment du Mali et du Sénégal. J'aime cette manière de développer et construire un morceau à partir de petites cellules rythmiques et mélodiques. Je dois dire qu'ex- plorer ces musiques m'apportent beaucoup de plaisir. Bien sûr, j'aime encore jouer du répertoire classique, mais je pense qu'au- jourd'hui on ne peut pas se cantonner à ça. La guitare est encore un instrument jeune qui a la chance de concilier musique savante et musique populaire. C'est son côté universel. Aux guitaristes d'exploiter toutes les facettes de leur instrument !

UNE DISCOGRAPHIE EXCEPTIONNELLE

John Williams a connu l'explosion du microsillon 33-tours puis du CD dans les années 80. Des années fastes pour l'industrie du disque, qui n'hésitait pas à produire plusieurs albums par an pour ses artistes phares. Grâce à son talent exceptionnel, John Williams a rejoint la prestigieuse maison CBS (qui deviendra plus tard Sony Classical) dès l'année 1964. Il s'agit bien d'un âge d'or pour le disque et la guitare classique, alors en pleine redécouverte (Segovia, Yepes, Presti- Lagoya…) et John Williams recevra, en 1971, un award pour le millio- nième disque vendu sous son nom en moins de dix ans de carrière ! Quel que soit le talent des jeunes solistes d'aujourd'hui, ce type de Vous avez été un grand promoteur de la musique d'Amérique du carrière discographique fait désormais partie de l'histoire, quel que Sud, avec Barrios et Lauro. Vous vous êtes intéressé aussi à la soit l'instrument d'ailleurs. Effondrement des ventes du support CD et musique d'Europe de l'Est et orientale, et puis, plus récemment, fond de catalogue pléthorique (et souvent qualitatif) en sont les prin- l'Afrique a été votre principale source d'inspiration. Comment cipalesdisques par an sous son nom, a considérablement ralenti sa produc- raisons. Même John Williams, qui publiait jusqu'à cinq expliquez-vous cette curiosité insatiable ? tion depuis le milieu des années 90. Une situation qui ne l'inquiète Comme je l'ai dit, la musique classique européenne a évolué vers pas, même si ses royautés ont fondu de 70 %, comme il nous l'a indi- une complexité harmonique croissante, et je reconnais que je qué avec le sourire : « C'est une crise de l'industrie du disque mais pas suis peu attiré par toute une partie de la musique d'aujourd'hui. deopportunités pour se faire entendre et connaître, c'est formidable. » la musique. Avec Internet, les musiciens disposent de nouvelles Dans les années 60, je travaillais énormément ce nouveau réper- #100Guitare classique • 23 El testament AUDIO3 d’Amelia Mélodie populaire catalane www.gabrielbianco.comPar Gabriel Bianco Sixième corde en Ré 24 • Guitare classique #100 #100Guitare classique • 25 26 • Guitare classique #100

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PAR RAFAEL ANDIAPHOTO OUVERTURE : © CLIVE BARDA / DG

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Le mystère

NARCISO YEPES

mais cette carrière fulgurante masque une personnalité des plus énigmatiques et secrètes.Narciso Yepes (1927-1997) passe, à juste titre, pour un des artisans de la rédemption de la guitare au XX e siècle, ui !Onpeutledire,laviedeNarcisoYepesestetouréedemystère.Ilnaîten1927dansunefamille n- granditdanslaprovinceespagnolereculéedeMurciO oùrienneprédisposaitàsafulgurantecarrière.I deuxjournalistesl'interrogentàlaRadioNationaled’Espagnetificationquandilabordelaquestiondes Jeux Interdits.En1982, a,oùilva l surlafameuseparpudeur,dit-il:“ Romance «àl’écoleaubourgàdosd’âne.Commes’étonnaitunzéro absolu Il dut parvenir à la musique en partant du néant, en partant du familier : mitéquementqu’ilcomposala”.Puisilfinitparrévélertoutel'histoire.Ilaffirmecatégori- C'est un mystère que je garde dans mon inti-.Ilcommenceparrefuserdeselivrer, LemystèreYepes,c’est ». versaire,encachette,pourl’offriràsamère,quelesguitaristes Romance lejourdesonseptièmeanni- avanttoutl’énergieextrê-me,lecourage,l’abnégation s’ensontemparésàsoninsu,puisqu’ils’enestcomplète- pourtoutcequitoucheàlaguitare.D’aprèscertains,sa mentdésintéressépendanttoutesajeunesse.Plustard, foiestaussiunressortessentiel :“ lemomentvenu,quandildoitréunirlamusiquepour de Dieuchétif,souffrederienmoins”dira-t-il.Ilest L’art est le sourire lefilm,lafraîcheurdesenfantsetlatragédiedela quecinqpathologiesdesyeux,ilnevoitnideprèsni guerreluifontretrouverlessensationsdesapropreen- deloin.Ilnepeutresterau fance,ilutilisealorssamé-lodietoutenabandonnantsapaternitéavecinsouciance. mentationdelapeau.Mal-caused’unproblèmedepig- soleilplusd’uneminuteà L’histoiren’est-ellepasun grétousceshandicaps(oupeut-êtregrâceàeux),il peutropbelle?Etpourquoiattendre48longuesannées réussitàdevenirleguitaristelepluscréatifdesagénéra- pourrévélerce“mystère”?lefilmpouryadaptersaÀParis,quandilvisionne tion,volontaireetrévolu-tionnaire. musique,illevoit,dit-il lemystèreetmêmelamys-C'estlui-mêmequicrée sansrire,32foisdesuite ! Pochette de la musique du film "Jeux Interdits" N’est-cepasbeaucouptoutdemême? 28 • Guitare classique #100 Le guitariste changer de programme de façon impromptue, quasiment au Personne ne peut nier que la caractéristique de Narciso Yepes a moment d'entrer en scène. été un sens aigu de sa responsabilité face à la guitare. Le point de départ de cette préoccupation presque obsessionnelle fut certai- La technique Yepes nement sa rencontre avec un de ses professeurs, Vicente Asencio. On en a en parlé comme d’une révolution. Voici quelques-unes L'anecdote est bien connue : le compositeur lui joue une gamme de ses idées : rapide au piano. Le jeune guitariste lui - La position de l’instrument qui repose assure qu’on ne peut jouer ainsi un tel presque horizontalement sur les cuisses, trait à la guitare. La réponse est cin- « Le mystère Yepes, et l'implantation du pli du coude sur glante, Asencio claque le couvercle du c’est avant tout l’énergie l'angle de l'éclisse. Cela donne plus de piano : “Alors change d’instrument !”. son en permettant un bras plus stable Brutal, non ? Tout instrument n’a-t-il extrême, le courage, donc une attaque plus puissante (voir pas ses limites ? C’est là que l’extrême l’abnégation pour tout photo). volonté de Yepes se révèle : il rentre - L’utilisation systématique des doigts chez lui, étudie sans relâche, invente ce qui touche à la guitare. » « annulaire, majeur et index » dans de nouveaux procédés techniques et toutes sortes de circonstances, en parti- revient au bout de quinze jours avec “la” gamme à la même culier les gammes rapides et les trilles. vitesse. Il a 18 ans : “Jamais je n'ai reculé devant l'effort quand cet - Les déplacements de la main gauche sans bruits. effort a un sens.” - Utilisation du pouce de la main gauche sur la plaque de Rendre possible ce qui est impossible et faire progresser la touches. guitare, voilà désormais le but du jeune homme. Patiemment, - Les vibratos transversaux. scientifiquement, avec toute l’obstination d’un Liszt remettant - Ornements sur deux ou trois cordes. en question sa technique du piano après avoir entendu Paganini - Trilles à combinaison de doigts de la main gauche. jouer du violon. Au détriment d’autres valeurs diront certains ? - La préparation des doigts de la main droite sur les cordes à Peut-être. Nous en reparlerons. jouer pour assurer stabilité, vitesse et précision. Et il ne se contente pas des - Une notation originale et gammes, il passe au crible quasi scientifique des tous les éléments du langage doigtés, notamment pour la musical où régnait avant lui main droite, avec des signes un certain flou : trilles éblouis- pour le buté et le pincé. sants, arpèges cristallins, On voit la nouveauté de détachés précis, chants lim- Yepes par rapport à la tech- pides, polyphonies lumi- nique en usage au milieu du neuses… “Que le guitariste ne siècle, représentée classique- soit jamais pris en défaut, ni en ment par l'Escuela Razonada qualité de son, ni en quantité, de Pujol. Beau coup de la ni en vitesse”, déclara-t-il. Dis- guitare actuelle est redevable cours fort, volontaire, dans des avancées de Yepes. Il va un monde où on entend plus jusqu'à affirmer : « Dans la souvent le “oui, ce que je fais guitare moderne, il y a deux n'est pas tout à fait bien, mais écoles très différentes et très c'est la guitare qui est comme ça !” répandues : celle d'Andrés Les performances phy- Segovia et celle que j'ai déve- siques et mentales de Yepes loppée. » sont inégalables, hors nor - mes. C'est un de ses plus La guitare grands mystères. Il doigte et à 10 cordes mémorise les partitions, mê - Son désir de perfectionner la me les plus contemporaines, guitare et l’ouïe fine de ce les plus absconses, sans tou- quasi non-voyant l’orientent cher à son instrument, à la simple lecture, le plus souvent dans vers la construction de la guitare à dix cordes. Il avait remarqué l'avion ; et quand il passe à la guitare, il joue l'œuvre directement le manque d’harmoniques de soutien pour toute une série de par cœur, au tempo et avec les doigtés définitifs. L'homme aux notes, surtout les bémols, et il fait ajouter par le luthier madrilène 125 récitals par an entretient toujours cinq ou six programmes José Ramirez III quatre basses (Do, Si bémol, La bémol et Sol dans les doigts plus deux ou trois concertos. Il est capable de bémol) pour combler ce vide. Ainsi l’instrument sera « parfait ». #100Guitare classique • 29

LÉGENDE

La musique contemporaine un projet global qui passe pour un des plus réussis, souffrent Les possibilités offertes par la guitare avec quatre cordes supplé- d’une certaine timidité d’idées si on les compare à sa « capacité mentaires ouvrent naturellement la voie à deux directions : d’une de création » dans sa musique pour piano ou sa musique de part les transcriptions en général et la musique ancienne pour chambre. Il faudra attendre les années 1960-70 avec Ohana, luth en particulier, et d’autre part la musique contemporaine. Henze, Britten, Jolivet et d’autres pour sortir de cette impasse. On doit à Yepes ce répertoire encore peu fréquenté dans les Mais la théorie de Yepes va un peu trop loin. Après tout, années 50 à 70. C’est surtout le nom de Maurice Ohana qui « écrire pour piano, orgue ou orchestre » et adapter derechef vient à l’esprit. En 1964, c'est ensemble qu'ils portent sur les l’œuvre à la guitare est la définition exacte du processus bien fonts baptismaux la guitare à dix cordes, c’est dire l’intérêt qu’il connu de… la transcription. Ces œuvres nouvelles du XXe siècle, porte au travail et aux idées de Yepes. Il lui fait adapter son Tiento si importantes dans l'histoire de la guitare, seraient donc peu ou pour cette guitare ; il remanie complètement son Concerto (Trois prou des transcriptions ? La confusion est à son comble à propos Graphiques) et écrit directement les Synchronies pour guitare à de la célèbre Canción y Danza n°1 de Antonio Ruiz-Pipó, un des dix cordes (elles seront renommées par la suite Si le jour emblèmes du répertoire. Ignacio Yepes nous révèle qu’elle est paraît…). Yepes donne les premières auditions de ces deux « originale » pour piano, et que l’arrangement pour guitare par chefs-d’œuvre mais, curieusement, il ne portera au disque que le son père (il parle plutôt de « re-création ») était si bon que l’au- Concerto. Il crée aussi beaucoup d'autres œuvres importantes teur l’a publiée par la suite comme « originale » pour guitare. (voir encadré). Certaines auront Alors, c'est quoi une transcrip- du mal à s'imposer dans les tion finalement ? Mystère… mœurs guitaristiques, d'autres Et cette réécriture poussée trop seront de grands succès : Joaquín loin peut donner lieu à certaines Rodrigo, Antonio Ruiz-Pipó, dérives. On critique pas mal Vicente Asencio, Leo Brouwer. aujourd'hui les révisions publiées Sa philosophie face aux com- par Segovia, celles de Julian positeurs non-guitaristes qui Bream ou d'autres. Et on exhume écrivent pour lui est simple et elle les manuscrits des compositeurs, répond sans doute à un écrit de talismans révélateurs de la vérité Julian Bream, publié en 1957, absolue. Un cas intéressant est la « How To Write For The Gui- transposition par Yepes de la tar ».Son fils, le chef d’orchestre Canción de la Canción y Danza n° Ignacio Yepes, nous rapporte ses 2, toujours de Ruiz-Pipó, éditée propos : “Par pitié, n’achetez pas un ton plus bas que le manuscrit une guitare pour voir s’il est possible original en La. Ça ne sonne pas de jouer ce que vous venez d’écrire, pareil car c’est plus grave et sur- n’essayez pas d’écrire pour la gui- tout l’enchaînement de tonalités tare, parce que vous allez limiter avec la danse qui, elle, reste dans complètement votre imagination, le ton original de Sol, affadit l'au- votre propre capacité de création. dacieuse construction initiale, Écrivez pour piano, écrivez pour ce hérésie qui d’habitude aurait suffi que vous voulez, pour orgue, pour « Dans la lignée des guitaristes à hérisser le poil de tout compo- orchestre ; je m’occuperai de le rendre de la péninsule, Narciso Yepes siteur normalement constitué. possible à la guitare.” On pourrait Mais je prends note que l’auteur, dire, en parodiant une célèbre en- tient une place bien à lui, par reniant son idée première, affir- treprise américaine de pompes fu - la haute dignité de son style, mait qu'il était d'accord ! Alors, nèbres, « Écrivez et je ferai le reste ! » où est la prétendue vérité Que le fait d’écrire trop « pour mieux encore que la virtuosité enfermée dans les manuscrits ? la guitare » nous ait privé de éblouissante de son jeu. » Mystère… D’ailleurs la boutade beaucoup de chefs-d'œuvre, ou de Yepes a ses limites. Pour en tous cas de grandes œuvres, ce (José Bruyr, critique musical belge) preuve le même Ruiz-Pipó, pia- n’est malheureusement que trop niste et compositeur yepessien vrai. Beaucoup des pièces que nous ont léguées les grands noms par excellence, qui ne suivait pas vraiment ses préceptes : il s’était de la musique n’atteignent pas la qualité du reste de leur pro- dessiné une représentation du manche de la guitare grandeur duction et nous laissent presque toutes sur notre faim par leur nature qu’il gardait à portée de main quand il écrivait pour elle. manque de dimension ou d'audace. On pense à Poulenc, à Toujours un peu discret sinon secret, Yepes a relativement peu Milhaud, à Roussel, à Falla, etc. Même les pièces pour guitare publié. Mais il n’en reste pas moins vrai que rien que pour son tra- de Turina, qui se veulent plus longues et plus ambitieuses dans vail sur la musique contemporaine, Yepes a été un modèle pour 30 • Guitare classique #100 toute notre génération ; et c’est particulièrement injuste et réducteur de ne voir en lui que l’auteur des Jeux interdits et l’interprète fascinant du Concierto de Aranjuez, comme le veu- lent les médias. L’interprète et le style Ici, il faut bien le dire, les avis sont contrastés. Si certains ont trouvé que son style était d'une « haute dignité », bien conforme à l'image du personnage, d'autres, tout en louant sa rigueur, ont pu trouver un manque de souplesse caracté- ristique dans son jeu. Un jeu pur comme du diamant, mais qui peut manquer de « félinité ». Tout est lumière, peu est laissé à l'ombre ; tout est affirmé au lieu d'être suggéré. Cela est sensible, surtout dans le répertoire qui va de Sor à Turina. Du moins est-ce l'opinion assez généralement admise dans la jeune génération. Encore faudrait-il distinguer entre les enregistrements de ses débuts, moins connus, où Yepes se montre davantage dans la ligne traditionnelle des guitaristes espagnols issus du romantisme avec un toucher plus « tarréguien », et le style de la maturité, quand il est sous contrat chez Deutsche Grammophon, où son jeu devient plus ascétique, plus dépouillé. Sa recherche exaspérée de la perfection l'a conduit, semble-t-il, à s'éloigner de son atavisme, à sous-estimer cette dimension fondamentale des guitaristes espagnols, classiques et populaires, qui peut faire oublier les imperfections et les insuffisances et qui justifie notre dévotion à cet instrument : la gracia. En caricaturant, on peut dire que Yepes veut jouer du piano, avec lequel il a toujours voulu inconsciemment rivaliser : « (…) J'apporte une technique qui, appelez-la guitare ou piano, peu importe, est de la musique. » Et avec cette méca- nique, cette force et cette lisibilité parfaites, il y arrive mieux que personne avec son génie absolument unique.

QUELQUES-UNES DES PIÈCES

DU RÉPERTOIRE MODERNE DE

NARCISO YEPES

(ŒUVRES CRÉÉES OU ÉDITÉES PAR YEPES)

- Vicente Asencio : Suite de Homenajes, Collectici íntim (1970) - Leo Brouwer : Tarantos - Miguel Ángel Cherubito : Suite popular Argentina - Cristobal Halffter : Codex 1 (1963) - Bruno Maderna : Y después (1971) - Estanislao Marco : Guajira - Federico Mompou : Canço i dansa no. 13 - Xavier Montsalvatge : Metamorfosis de Concierto (1980), Fantasía para guitarra y arpa (1983) - Maurice Ohana : Tiento (1955), Concerto “Trois Graphiques” (1950-7), Si le jour paraît... (1963) - Joaquin Rodrigo : En los trigales (1939) - Antonio Ruiz-Pipó : Canciones y Danzas, Cinco Movimientos (1965), “Tablas” Concerto (1968-69/72) www.guitaristmag.fr/pedago Menuet www.youtube.com/c/guitareclassiquemagazineLeçons pédagogiques en ligne

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Jean-Philippe Rameau (1683-1764) www.valerieduchateau.comPar Valérie Duchâteau Dans la musique du film, Narciso Yepes interprète ce Menuet 32 • Guitare classique #100 #100Guitare classique • 33 www.guitaristmag.fr/pedago Pequeño www.youtube.com/c/guitareclassiquemagazineLeçons pédagogiques en ligne estudio (Étude, opus 38, n° 6)

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Napoléon Coste (1805-1883) www.valerieduchateau.comPar Valérie Duchâteau Dans la musique du film, Narciso Yepes interprète un extrait de cette étude. 34 • Guitare classique #100 Le salon des Luthiers

LÉGENDE

PAR ROXANE ELFASCIPHOTOS : © DR

JULIAN BREAM

Portrait d’une légende Julian Bream fait partie de ces rares artistes qui, avant même leur mort, étaient déjà entrés dans la légende. En effet, comme Francisco Tárrega ou Andrés Segovia, il a su infléchir le cours de l’histoire de la guitare en l’enrichis- sant de sa démarche et de sa personnalité. Rendre hommage à l’artiste, à l’homme l’ouvrage A Life on the Road dirigé par Tony Palmer, publié en On ne retient souvent d’un artiste que ses œuvres, et c’est sans 1982, et le film My Life in Music, réalisé en 2003 par Paul doute déjà beaucoup. Pourtant, un artiste ne se réduit pas à cela, Balmer. Dans A Life on the Road, le journaliste Tony Palmer encore moins à ses dates de vie et de mort apprises par cœur ou accompagne pendant plusieurs semaines la vie d’un Julian Bream à une biographie énumérant une série d’évènements factuels sans alors en pleine effervescence artistique. Comme le titre l’indique, saveur. Pour rendre hommage à l’artiste est sans arrêt sur la route Julian Bream, il faudrait réussir à « Julian Bream avait, pour ses tournées de concerts à tra- saisir toute l’humanité qu’il a mise dans son œuvre : ses doutes, ses lui, une triple casquette : vers l’Europe et les États-Unis. L’ouvrage nous raconte l’intimité de amours, ses contradictions, ses rêves, celle d’un guitariste classique, cette vie, depuis la retranscription et s’efforcer de comprendre l’homme qui fait l’artiste, jusqu’à ce que nous d’un joueur de jazz et celle des dialogues entre le guitariste et les directeurs de salle jusqu’au choix de saisissions tout le mérite d’une telle d’un luthiste virtuose. » ses tenues vestimentaires avant un épopée humaine. concert. Quant au documentaire My Mais la tâche est sans doute plus aisée pour Bream que pour Life in Music, il a été réalisé à la toute fin de sa carrière musicale, Fernando Sor par exemple, parce que nous avons la chance de et joue donc le rôle d’un mémoire : Julian Bream, âgé de 70 ans, disposer pour le premier d’une grande quantité de photos, de revient sur sa jeunesse, son évolution, ses réussites comme ses vidéos, de témoignages, de disques et de reportages, qui sont aspirations déçues, avec le recul et la sagesse de la vieillesse. autant de supports précieux et vivants pour appréhender la réalité du personnage. Il est nécessaire pour cela de réquisitionner tous Un guitariste du passé ? nos sens : lire ses interviews, écouter ses enregistrements, mais Julian Bream a vécu quatre-vingt-sept ans. Sa carrière musicale aussi voir. Voir Julian Bream donner ses concerts, le voir a duré cinquante ans : depuis son premier vrai concert en 1951 répondre aux questions des journalistes, donner des master- au Wigmore Hall de Londres jusqu’à ce qu’il annonce officielle- classes, et même le voir dans les simples choses du quotidien, ment son retrait de la scène musicale en 2002. Bream a été en comme se promener dans la campagne anglaise ou conduire sa cela le guitariste de la seconde moitié du XXe siècle. Depuis, voiture. vingt ans se sont écoulés et il peut sembler que c’est peu, mais au Il existe deux supports merveilleusement touchants, et qui per- regard de la rapidité avec laquelle le monde se transforme, y mettent le mieux cette plongée dans l’univers de Julian Bream : compris le monde musical, souvent pourtant décrié pour son 36 • Guitare classique #100 conservatisme, c’est énorme. Le monde du XXIe siècle, et a for- construire une véritable identité et d’échapper à une compétitivité tiori celui du troisième millénaire, est déjà un tout autre univers. parfois néfaste au déploiement des sensibilités individuelles. Julian Bream a d’autant plus ce statut de légende qu’il semble Julian Bream a d’abord été initié à l’instrument par son père, appartenir à un monde révolu, à un passé presque lointain, et qui jouait de la guitare avec un groupe d’amis, tous musiciens incarne une manière de penser la musique et d’aborder la guitare amateurs. Bream décrit son père comme un artiste, qui savait complètement différente de celle qui domine aujourd’hui. dessiner, jouer du piano, de la guitare, du banjo… et surtout était très sensible à la belle musique. C’est souvent en cherchant Le timbre et les couleurs, dans l’enfance des artistes que l’on trouve les racines profondes signature de Julian Bream de leur passion : ainsi, pour Julian Bream, l’écoute des enregis- La première chose qui distingue complètement Julian Bream trements de Django Reinhardt et d’Andrés Segovia – deux des nouvelles générations de guitaristes, c’est le son. Aujour- mondes pourtant bien différents, le jazz manouche et le classique d’hui, nous sommes essentiellement préoccupés par deux choses : – le détermineront à consacrer sa vie à la guitare. la pureté et la projection, comme si nous cherchions de plus en Son père et lui découvriront dans le journal l’existence d’une plus à retrouver avec nos guitares le son lisse et rassurant du petite association de guitaristes, la Philharmonic Society of piano. On peut dire à l’inverse que Julian Bream assumait tota- Guitarists, où des amateurs se réunissent de temps en temps lement la guitare et son timbre : il ne cherchait pas en jouant à pour faire vivre la guitare classique alors quasiment absente de la camoufler les aspérités de culture anglaise. Boris Perott, l’ins tru ment, mais prenait un vieux guitariste russe au plaisir au contraire à les exa- style démodé, qui dirige le cerber. Dans son jeu, Bream club, donnera quelques leçons n’était ni timide ni prudent, de guitare à Julian. À 16 ans, et on le réalise en entendant celui-ci passe une audition avec quel aplomb étaient uti- pour entrer à la prestigieuse lisées les riches couleurs de la école de musique de Londres : guitare : quand il timbre près le Royal College of Music. Il du chevalet, il ne le fait pas à joue un peu de guitare, de moitié, et quand il cherche à piano et improvise à la donner une profondeur à la demande du jury. Le direc- guitare, il arrive à trouver sur teur accepte de laisser sa chan- la touche des sonorités ce au jeune musicien pro - inouïes. C’est l’une des rai- metteur et annule même pour sons pour lesquelles les enre- lui les frais d’inscriptions, que gistrements de Julian Bream Bream n’aurait alors pas pu sont si vivants : la guitare est assumer. Il n’y a cependant tour à tour lyrique, criarde, pas de cours de guitare dans agressive, ironique, profonde. les écoles de musique anglaise Le son est en fait loin d’être à cette époque, et Bream toujours beau, mais il est tou- étudie donc pendant trois ans jours au plus près de la vérité le piano, le violoncelle, l’har- musicale. Cet engagement monie et la composition. total de Bream dans le son Loin de remettre en cause fait entièrement partie de son sa vocation, cette situation le identité artistique. Il est de conforte au contraire dans ces rares guitaristes dont on peut, avec un peu d’expérience son désir d’œuvrer pour la reconnaissance de la guitare en d’écoute, reconnaître le son et le jeu entre mille autres. Angleterre et ailleurs. En parallèle de ses études, il continue donc d’apprendre seul la guitare, grâce à des méthodes offertes Un apprentissage atypique, par son père, à l’observation des mains de Segovia lorsque celui sans véritable maître vient à Londres jouer le concerto de Tedesco après la Seconde Pour se construire une carrière artistique, les instrumentistes clas- Guerre Mondiale, et à des partitions dénichées dans la biblio- siques n’échappent que très rarement aux deux passages obligés : thèque de la Philharmonic Society. En 1951, alors qu’il n’a que de longues années d’études dans les conservatoires auprès des 18 ans, Julian Bream se sent prêt à organiser son premier vrai plus grands professionnels, et des concours nationaux et interna- concert dans la grande salle londonienne du Wigmore Hall. Il tionaux en parallèle pour se faire connaître. Ce qui a fait la force passe plusieurs semaines à faire la promotion de son propre et la liberté de Julian Bream, c’est probablement d’avoir échappé

récital, notamment auprès de ses camarades musiciens, et le défi à cela, à ces parcours dans lesquels il est parfois difficile de se est relevé, puisque la salle ce jour-là sera comble. #100Guitare classique • 37

LÉGENDE

Une guitare pas si classique Le jazz fut donc pour Bream un élément important de sa Julian Bream est également un musicien hors du commun pour construction artistique et, sans être un improvisateur de génie, il avoir réussi à faire tomber les frontières entre les différents styles. ne prenait pas moins de plaisir à organiser de temps à autre des On reproche souvent au monde musical occidental d’être exces- bœufs avec ses amis. Ces jam sessions ont d’ailleurs considéra- sivement cloisonné : les univers des « classiqueux », des « baro- blement influencé son jeu de guitariste classique, en lui permet- queux » ou des « jazzeux » se jouxtent mais ne se mélangent pas. tant d’équilibrer toujours la rigueur imposée par l’interprétation Chacun suit sa propre formation dans les conservatoires et plus avec la spontanéité et la liberté offerte par le jazz. tard, les lieux de représentation et les publics auxquels chacun de ces univers s’adresse resteront étrangers les uns aux autres. Une vie avec deux passions : Julian Bream avait, lui, une triple casquette : celle d’un guitariste le luth et la guitare classique, d’un joueur de jazz, et celle d’un luthiste virtuose. Julian Bream a été considéré, en revanche, comme l’un des plus Le jazz a en effet été la porte d’entrée de Julian Bream dans la grands luthistes de son temps et a œuvré avec beaucoup d’enga- musique : son enfance a été bercée par l’inventivité mélodique et gement à la renaissance du luth, cet instrument qui après son la sensibilité artistique des enregistrements de Django Rein- âge d’or au XVIe siècle, était quasiment tombé dans l’oubli. Sa hardt, pour qui il aura toujours passion pour le luth remonte à une grande admiration. Stéphane une découverte fortuite dans les Grappelli, l’un des grands violo- années 1950 : alors qu’il explorait nistes du XXe siècle, qui a accom- la bibliothèque du British Mu- pagné Django durant la majeure seum à l’affût de partitions de partie de sa carrière musicale, guitare pour accompagner des invitera d’ailleurs Julian Bream à émissions de radios à la BBC, jouer avec lui sur scène lors d’un Bream tombe sur d’anciens ma- concert au Royal Albert Hall, à nuscrits de musique pour luth de Londres, en 1978. Tous deux ren- la Renaissance. Il est immédiate- dront hommage au fondateur du ment séduit par l’extraordinaire jazz manouche en interprétant en vitalité de cette musique et là duo l’une de ses compositions, encore, loin de désespérer de l’ab- Nuages. sence de professeurs et d’instru- Le jazz, c’est aussi ce qui a sau- ments de musique ancienne dans vé Julian Bream lors de sa dure cette Angleterre du XXe siècle, expérience du service militaire, Julian Bream passe des mois à qui était obligatoire dans beau- transcrire les tablatures du luth coup de pays européens alors. sur portées usuelles et apprend Que venait faire ce jeune artiste tout seul la technique de l’instru- imprégné de musique et de ment après avoir sollicité son ami poésie dans ce monde de rigueur Thomas Goff, facteur de cla- et d’insensibilité ? Bream raconte vecin, pour qu’il lui fabrique un qu’au cours d’une séance d’entraî- luth. Peu lui importent les cri- nement, la baïonnette d’un de ses tiques de certains puristes qui « Bien que reconnaissant camarades faillit lui sectionner les jugent son jeu de luthiste trop doigts lors d’une chute et que, tous les mérites de Segovia, « guitaristique » : Julian Bream traumatisé, il se mit sur le terrain garde sa ferveur et son instinct Bream reprochait à ce dernier à pleurer à chaudes larmes tout musical intacts, et ne se prive pas en se faisant le serment de ne plus de n’être pas allé jusqu’au bout de jouer avec les ongles et d’uti- jamais reprendre un tel risque, liser les couleurs de l’instrument de sa quête de recherche surtout pour la cause politique à sa manière, c’est-à-dire sans qui lui était, de son propre aveu, de modernité. » concessions. tout à fait indifférente. Ce ser- Dès le milieu des années 50, ment fut tenu, car il réussit très vite à trouver une alternative et toute sa carrière sur scène comme en studio se partagera quasi- à se faire engager comme guitariste de jazz dans un groupe mili- ment à part égale entre le luth et la guitare. L’une des plus taire dédié à la danse des officiers, le Royal Artillery Band. On grandes fiertés de son parcours fut le succès de son ensemble de peut trouver ainsi dans les archives, des photos de Julian Bream, musique baroque, le Julian Bream Consort, composé de six ins- l’air joyeux et comblé, malgré l’uniforme militaire, avec dans les truments : le luth de Julian Bream accompagné d’un violon, mains une magnifique guitare électro-acoustique Epiphone d’une viole de gambe, d’une flûte, d’une cithare, et d’une bandore prêtée par l’armée. – l’équivalent d’un luth au registre plus grave. Avec son 38 • Guitare classique #100 ensemble, Julian Bream organisera plusieurs tournées en musique et notamment les bouleversements du langage Angleterre et en Europe et enregistrera le magnifique disque qu’avaient amenés, au début du XXe siècle, des œuvres comme « Evening of Elizabethan Music » (1962), qui comprend des Le Sacre du Printemps de Stravinsky ou l’atonalité explorée par œuvres de John Dowland, Thomas Morley, John Johnson et Schoenberg. autres grands musiciens de cette foisonnante époque élisabé- L’album « 20th Century Guitar », enregistré par Julian Bream thaine. en 1967, se situe ainsi dans un Sa passion pour la musique tout autre registre que le ancienne s’exprimera égale- « sage » répertoire ségovien : ment à travers son duo avec le on y trouve des œuvres réso- claveciniste George Malcolm lument atonales, comme El et son étroite collaboration polifemo de oro de Brindle, de avec le chanteur Peter Pears, la musique sérielle comme avec qui il enregistrera une Drei Tentos, écrite par Henze, dizaine de disques, constituant ou encore l’audacieux ainsi une immense anthologie Nocturnal composé par des chansons de la Renais - Benjamin Britten en hom- sance anglaise. L’une des mage à la subtile personnalité consécrations de Julian Bream de Julian Bream. Il semble que en tant que luthiste fut d’enre- peu de compositeurs anglais gistrer en 1974 les concertos du second XXe siècle aient de Vivaldi, Kohaut et échappé aux sollicitations de Haendel, avec le prestigieux Bream : Benjamin Britten, Monteverdi Orchestra dirigé Lennox Berkeley, William par l’un des chefs d’orchestre Walton, Malcolm Arnold, les plus renommés de la mu- Richard Rodney Be nett, sique ancienne : John Eliot Michael Tipett, Peter Max- Gardiner. well Davies… lui ont tous écrit des pièces. Et le prosély- Un engagement tisme de Julian Bream ne s’est pour la musique pas cantonné aux frontières contemporaine britanniques, puisque des Enfin, l’immense mérite de grands, comme Brouwer ou Julian Bream, qui fait de lui Takemitsu, lui ont également l’un des guitaristes les plus dédié des œuvres. illustres de notre communauté, c’est l’énergie qu’il a déployée Bream ne négligeait pas pour autant la musique classique et pour élargir le répertoire de la guitare classique. On le compare romantique ni le répertoire espagnol. Il mettait simplement souvent pour cette raison à Segovia, qui avait depuis les années un point d’honneur à amener lors de chacun de ses récitals la 1920 incité des compositeurs comme Torroba, Turina, Rodrigo, nuance de fraîcheur et de vitalité apportée par les créations Villa-Lobos, Tedesco, Ponce ou Tansman à écrire pour l’ins- contemporaines. Sa prolifique discographie reflète d’ailleurs trument. Cette démarche était nécessaire pour sortir la guitare bien son éclectisme musical, ainsi que son aisance à naviguer de l’ombre et lui permettre d’acquérir sa place dans les grandes d’un style comme d’un siècle à l’autre. salles de concert et dans les conservatoires. Julian Bream avait une force de caractère incroyable, qui lui Bream, qui avait beaucoup souffert de cette méconnaissance permettait d’être à tout moment sur tous les fronts. Il était le de l’instrument

durant sa jeunesse, avait plus que n’importe plus souvent son propre imprésario lors de ses tournées : c’est qui conscience de cette nécessité. Bien que reconnaissant tous lui qui établissait les étapes de ses voyages, sélectionnait les les mérites de Segovia, il reprochait à ce dernier de n’être pas salles de concert, supervisait jusqu’à l’éclairage, négociait ses allé jusqu’au bout de sa quête de recherche de modernité. enveloppes, élaborait son programme, et se conduisait de Segovia n’avait par exemple jamais joué la pièce Segovia que concert en concert. Malgré toutes les rencontres de sa carrière, lui avait dédiée Albert Roussel, ou encore les Quatre pièces malgré ses deux mariages, Bream se décrivait comme un éternel brèves du compositeur suisse Franck Martin, alors qu’il s’agis- solitaire et regrettait parfois cette vie sur la route qui l’éloignait sait, selon Bream, des deux meilleures pièces jamais écrites de l’apaisement et du calme de la campagne anglaise. Toute sa pour lui. La grande majorité des pièces jouées par Segovia vie, il a cherché à concilier ces deux aspirations contradictoires étaient magnifiques, certes, mais en retard par rapport à leur en lui et, si sa musique a touché tellement de gens, c’est aussi temps, comme si le répertoire de la guitare n’était pas capable parce qu’elle était le reflet d’une âme passionnée en quête per- de suivre les grandes transformations de l’histoire de la manente de vérité et de spiritualité. #100Guitare classique • 39 www.guitaristmag.fr/pedago Mrs www.youtube.com/c/guitareclassiquemagazineLeçons pédagogiques en ligne Vaux's Jig

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John Dowland (1563-1626) www.valerieduchateau.comPar Valérie Duchâteau 40 • Guitare classique #100 #100Guitare classique • 41

LÉGENDE

PAR GENEVIÈVE CHANUTPHOTOS : © FONDATION VICTORIA

ET JOAQUÍN-RODRIGO

JOAQUÍN RODRIGO

L’élégance espagnole « La musique est mon illusion, mon enchantement et ma joie. Je suis un amoureux de la musique [...], j’aime mon univers personnel. Il est habité par la musique, ma femme, mon foyer, la mer et les bons amis. » Ainsi parlait Joaquín Rodrigo. Les conférences, correspondances et divers écrits du maestro nous transmettent l’image d’une personna- lité attachante, d’un musicien curieux, cultivé, déterminé, doué d’un optimisme communicatif, qui se passionnait pour la littérature, la poésie, la philosophie, mais aussi le football et la boxe ! Finalement, pour tout sauf la politique... Enfance, naissance d’une vocation avec Eduardo López-Chávarri, compositeur et professeur d’esthé- Cadet d’une famille de dix enfants, Joaquín Rodrigo naît le 22 tique au Conservatoire, qui l’incitera à composer pour la guitare. novembre 1901 à Sagonte, dans la province de Valence, en Espagne. C’est le jour de la Sainte-Cécile, patronne des musiciens. Sarabande lointaine Il a 4 ans lorsqu’une épidémie de diphtérie s’abat sur la région, fai- Pour Rodrigo, la guitare est « l’unique survivante de la riche et sant beaucoup de victimes, surtout parmi les enfants. Le petit anarchique faune instrumentale du Moyen-Âge. En elle convergent Joaquín en réchappe, mais perd l’usage de ses yeux. En intériori- la tradition ancienne et le toque flamenco, la guitare mauresque et la sant son monde visuel, il est probable guitare latine, l’élégance de Luis Milan qu’il capitalise une réserve d’émotions qui s’exprimeront musicalement. « L’instrument de mes et la vitalité populaire. » En 1926, Quoi qu’il en soit, cette terrible épreu- rêves aurait une âme de Joaquín Rodrigo écrit sa première pièce pour guitare, Sarabande loin- ve, loin de l’abattre, va développer chez lui une force de vie peu com- guitare, une queue de piano taine, dédiée à la vihuela de Luys mune qui le poussera toujours à se et des ailes de harpe. » Milán. Cette évocation poétique, hautement inspirée, témoigne déjà battre et à trouver les appuis néces- saires pour aller au bout de ses rêves. (Joaquín Rodrigo) de l’intérêt du jeune Joaquín pour la Renaissance espagnole. Il aimera Ses parents émigrent à Valence et l’inscrivent à l’école pour toujours associer la simplicité des lignes de cette musique avec aveugles ; il y étudie le violon, le piano, et assiste à son premier ses propres harmonies, altérées et génératrices de dissonances concert, un récital de la claveciniste Wanda Landowska [l’une « piquantes ». Cet effet, habilement utilisé, constituera en partie des personnalités les plus importantes de la renaissance du clavecin sa marque de fabrique. La Sarabande lointaine trouve tout de au début du XXe siècle] ! Cordes pincées, musique ancienne… suite un fervent admirateur en la personne du guitariste Emilio Clin d’œil du destin ? Pujol, qui propose de l’éditer chez Max Eschig. Malheureu- À 16 ans, déjà excellent pianiste, Joaquín décide de se consacrer sement, la version pour guitare ne sera imprimée qu’en 1934, plus sérieusement à la musique. Il prend des cours d’écriture avec après la version pour piano, qui sera suivie elle-même d’une ver- l’éminent pédagogue Francisco Antich Carbonell et se lie d’amitié sion pour orchestre. 42 • Guitare classique #100 Viva Paris ! Envers et contre tout, ils se marient en 1933 et partent vivre Au début du siècle, Paris, foyer actif des mouvements d’avant- en Espagne. Un an après, faute de ressources financières, ils se garde, est un passage obligé pour les jeunes créateurs. Le séjour séparent. Une fois de plus, Falla intervient heureusement dans de personnalités mythiques comme Stravinsky, Hindemith, leur vie en favorisant l’obtention pour Joaquín de la bourse de la Ravel, Debussy, Dukas, Mompou, Falla, Turina et bien d’autres fondation du comte de Carthagène. « Il fait partie avec Cabezón occasionne une vie artistique bouillonnante, un fantastique foi- et Salinas de cette triade de musiciens aveugles qui ennoblissent la sonnement culturel au sein duquel musiques françaises et espa- musique espagnole », écrira-t-il au président de l’Académie de San gnoles vont s’enrichir mutuellement. Fernando. Après plusieurs mois de séparation, les deux jeunes Contre la volonté de son père, Joaquín embarque pour la capi- mariés se retrouvent enfin et reviennent à Paris. tale française, sans argent mais La collaboration de Victoria avec un enthousiasme fracas- contribuera grandement à La collaboration de Victoria Kamhi sant : « Viva Paris, viva Paris, l’épanouissement artistique de viva Paris ! », écrit-il alors à contribuera grandement Joa quín Rodrigo. En effet, López-Chávarri. Un ancien chez un musicien non voyant, ouvrier de son père, Rafael à l’épanouissement artistique le processus compositionnel Ibáñez, l’accompagne. Cet de Joaquín Rodrigo. est compliqué : « J’écris sur ma homme fidèle, dévoué et dis- machine Braille. C’est assez cret le suit comme son ombre, il résout tous les problèmes liés à rapide, comme sur du papier […] C’est la traduction en notation sa cécité, lui fait la lecture, copie sa musique, etc. En l’espace de courante qui prend du temps et consomme de l’énergie car je dois tout quelques mois, Joaquín, assoiffé de nouveautés, assiste à tous les dicter à un copiste […] Ensuite, nous corrigeons la musique au piano, concerts qu’il lui est possible d’entendre. ma femme et moi. » Par ailleurs, malgré une nature joyeuse et un Il rêve de travailler avec Maurice Ravel, mais celui-ci ne prend bon sens de l’humour, il arrivait à Joaquín de sombrer dans des pas d’élèves. Il s’inscrit finalement dans la classe de Paul Dukas états dépressifs jusqu’à douter de sa propre vocation musicale. à l’École normale de musique. Avec ce grand maître, il apprend La tendre sollicitude de sa femme lui est là encore d’un grand la rigueur, la concision et parfait sa technique d’orchestration. Il secours. s’initie également à l’analyse des œuvres baroques et à la critique musicale. Soudain, la chance se présente. L’État français accorde Années de lutte et premières conférences à Manuel de Falla l’Ordre national de la Légion d'honneur. Un En 1935, la crise économique s’aggrave, préparant la Seconde concert de musique espagnole est organisé pour l’événement ; Guerre mondiale. Le couple vit difficilement et se déplace beau- Joaquín est sollicité pour interpréter au piano deux de ses œuvres coup, jusque dans l’Allemagne nazie. Un an plus tard, l’Espagne devant un parterre prestigieux. Cette soirée marque véritable- est à feu et à sang. Le poète Federico García Lorca est fusillé. ment le point de départ de sa carrière de créateur. Joaquín donne sa première conférence à la Sorbonne, « La vihuela et les vihuelistes du Tendre Victoria XVIe siècle ». Pour l’illustra- On ne peut parler de Joaquín tion sonore, il fait appel à Rodrigo sans évoquer sa Emilio Pujol, qui jouera sur femme Victoria Kamhi, ex- la copie d’une vihuela récem- cellente pianiste, qui sera à ses ment découverte au musée côtés pendant près de Jacquemart-André. On ima- soixante ans. Elle vient d’Is- gine avec quelle émotion ! tanbul, lui de Sagonte ; elle Pour Rodrigo, c’est l’amorce est juive, lui catholique. Ils se d’une deuxième carrière, celle rencontrent. Joaquín l’invite d’historien et de critique mu- dans un salon de thé russe sical. En 1938, il compose sa luxueux, ce qui lui vaudra, très ibérique deuxième pièce ainsi qu’à Rafael, quelques pour guitare, En los trigales, semaines de restriction ali- modèle de clarté et d’effica- mentaire. Malgré leur en - cité guitaristique. tente très profonde, le Au printemps 1939, les chemin est difficile, les nou velles d’Espagne sont familles s’opposant à leur meilleures, la guerre prend fin union. La cécité de Joaquín après avoir ravagé le pays fait peur aux parents de pendant trois ans. Un peu Victoria, peut-être à Victoria plus tard, Joaquín reçoit une elle-même… Narciso Yepes et Joaquin Rodrigo lettre lui proposant le poste #100Guitare classique • 43

LÉGENDE

À droite, Joaquin Rodrigo entouré d’Eduardo Sainz de la Maza et d’Andrés Segovia. de conseiller musical de la En écrivant son concerto, Rodrigo C’est la première fois dans Radio nationale d’Espagne. a voulu prouver que la guitare son histoire que la guitare Falla est encore intervenu. En s’oppose à tout un orchestre. 1939, ils peuvent enfin s’ins- pouvait s’élever au rang En écrivant son concerto, taller à Madrid. Un grand d’instrument symphonique au Rodrigo a voulu prouver que bonheur les attend dans cette l’instrument national, enraciné ville tant désirée : la naissance même titre que le violon ou le piano. dans l’âme espagnole, pouvait le 27 janvier 1941 de leur fille s’élever au rang d’instrument Cecilia, qui sera pour ses parents une source de joies renouvelées symphonique au même titre que le violon ou le piano. Sa préoc- et un soutien irremplaçable jusqu’à la fin de leurs jours. cupation tient bien au volume sonore : il compensera cette fai- blesse en cultivant les contrastes et la transparence de l’orchestre. Le Concerto d’Aranjuez Victoria relate avec humour : « Quelques jours avant la première, Victoria raconte : « En août 1939, un repas bien arrosé réunissait le Regino et Joaquín partirent pour Barcelone. En pleine nuit, Regino, marquis de Bolarque, grand amateur de musique, Sáinz de la Maza qui voyageait avec Joaquín dans le même compartiment de wagon- et Rodrigo. « Pourquoi n’écris-tu pas un concerto pour guitare et lit, le réveilla avec ces mots : « Je suis obsédé par une idée qui orchestre ?, demanda Bolarque, Regino te le jouerait plus d’une m’empêche de dormir. Et si demain, à la répétition, on n’enten- fois. – Certainement, approuva Regino enthousiasmé, je le créerais dait pas la guitare ? » Après cette question, ni l’un ni l’autre ne purent à Madrid avec Jesús Arámbarri, qui viendrait diriger l’orchestre. fermer l’œil de la nuit. » Leurs craintes étaient vaines. La création – Hombre, c’est chose faite, déclara Joaquín euphorique, car il par Regino Sáinz de la Maza, sous la baguette de César avait écumé quelques verres de bon vin. Je te ferai le concerto et je Mendoza-Lasalle à Barcelone, remporta un énorme succès. À te le dédierai. » » Madrid, le compositeur fut porté en triomphe dans les rues ! Le Concerto d’Aranjuez tire son nom du fameux site royal, non En 1950, Narciso Yepes reprend le flambeau en interprétant loin de Madrid. Bien qu’il n’y ait aucune volonté descriptive le Concerto d’Aranjuez à Paris au théâtre des Champs-Élysées, dans ce concerto, il est clair que son auteur l’inscrit dans une avec l’Orchestre national d’Espagne, dirigé par Ataúlfo Argenta. époque précise, celle de la fin du XVIIIe siècle, des cours de Ce fut l’occasion pour ce grand guitariste de révéler tout un Charles IV et Ferdinand VII d’Espagne, où l’aristocratique se monde de possibilités techniques nouvelles, fondées sur une mêlait au populaire. À l’instar de beaucoup de ses œuvres, celle- intelligence instrumentale encore inégalée. Il imprima à l’œuvre ci est une synthèse de classicisme et d’hispanisme. L’opposition une dimension internationale. du premier mouvement, très ibérique, avec le troisième, qui est La notoriété occasionne des revers, ce que Rodrigo appelait une danse de cour, illustre bien cette démarche. Le deuxième des « barbarismes ». Le thème envoûtant du deuxième mouve- mouvement, d’une intense effusion lyrique, fut composé dans ment fut l’objet, comme on le sait, d’arrangements divers, des circonstances dramatiques par le froid et la faim, dans un notamment de Miles Davis et de Richard Anthony. Les anec- minuscule appartement du quartier latin, alors que Victoria était dotes foisonnent : « Un jour, dans une boîte, un chanteur inter- à l’hôpital, anéantie par la douleur de perdre son enfant. prétait « Aranjuez mon amour ». Un client dit à son ami : « Tu 44 • Guitare classique #100 te rends compte, la chanson est tellement belle qu’on en a fait « Mon verre est petit tout un concerto ! ». » Il semblerait que les maisons d’édition mais je bois dans mon verre » n’aient généralement pas demandé la permission avant de Joaquín Rodrigo ne fut jamais un révolutionnaire, de ceux qui publier ces versions. Finalement, le couple Rodrigo préféra savourent les ruptures, les audaces musicales et les nouveaux sys- « laisser faire » plutôt que se lancer dans les complications inter- tèmes d’écriture. Il resta réfractaire à toutes les modes. Pour lui, minables de procès d’auteurs, d’autant que ces initiatives ne fai- la sincérité avec soi-même, la vérité conduisaient forcément à saient que contribuer encore à la diffusion de l’œuvre. l’originalité, puisque chaque être est unique et irremplaçable. On a souvent attribué au langage de Rodrigo l’épithète « néo- Voyages, honneurs et nouvelles classique ». Lui, préférait le terme « neo-casticismo ». Le « cas- créations pour guitare tizo » étant une espèce de « titi » madrilène, haut en couleur, Les voyages se succèdent : Argentine, Porto Rico, Venezuela, mélange de verve et d’allure, personnage typique des quartiers Amérique du Nord, Japon… On comble Rodrigo de distinctions anciens de Madrid. Rodrigo partait du principe que, ne pouvant honorifiques, il est membre de l’Académie des Beaux-Arts de se référer à un « classicisme » pratiquement inexistant en San Fernando, chevalier de la Légion d’honneur, docteur Espagne, il était plus authentique de puiser son inspiration dans honoris causa de diverses universités. En 1951, Andrés Segovia, la tradition. Il souhaitait aussi se démarquer de « l’andalou- dédicataire des Trois Pièces espagnoles, mais peut-être dépité de sisme », très répandu alors. Sa préférence allait plutôt au Falla ne pas être celui du prestigieux concerto, demande à Rodrigo de castillan des Tréteaux de maître Pierre qu’au Falla andalou de lui en composer un. Le compositeur se décide pour une suite sur l’Amour Sorcier. des thèmes de Gaspar Sanz, Joaquín Rodrigo composait Fantaisie pour un gentilhomme, de manière impulsive. Un titre qui s’applique aussi à petit choc émotionnel, la l’éminent guitariste. Segovia beauté d’un paysage ou une crée l’œuvre à San Francisco lecture faisait surgir l’inspira- en 1958. Le succès est reten- tion. Dès ce moment, il ne tissant. vivait que pour l’idée musi- En 1961, Robert Jean Vidal cale, ne dormait plus et insiste auprès de Joaquín accomplissait en un mois le Rodrigo pour qu’il présente travail d’un trimestre. Sinon, une œuvre au concours de gui- disait-il, « ne rien faire me va tare (volet « composition ») merveilleusement bien ! » Pour - qu’il organise régulièrement à tant, un jour de 1982, son l’ORTF. Victoria se souvient activité créatrice prit fin. Vic - alors d’un « hommage à Falla » toria se souvient : « Un matin, que Joaquín a composé des Joaquín eut un vertige et s’é- années auparavant. Ils retrou- croula, m’entraînant dans sa vent le manuscrit, un brouillon chute. Des jours pénibles suivi- au crayon bourré de fautes, le rent, que je voudrais oublier. » relisent et le corrigent en toute Joaquín Rodrigo s’éteint en hâte avant de l’expédier à 1999, deux ans après le décès l’ORTF, où celui-ci arrive de Victoria. quelques heures avant le délai On peut regretter pour ce limite. Invocation et Danse, compositeur étonnant que le chef-d’œuvre d’inspiration, triomphe de ses pièces pour obtient le premier prix et guitare ait laissé au second figure maintenant au réper- plan tout un pan de son toire de presque tous les œuvre. S’il est impossible, ici, concertistes. Coup sur coup, Pepe Romero et Joaquin Rodrigo de rendre compte de l’en- en 1965 et en 1967, paraissent semble de son travail, saluons le Concerto madrigal, commande du duo Presti-Lagoya et le au moins son importance et sa variété : onze concertos dont le Concerto andalou, créé au Texas par Celedonio Romero et ses Concerto héroïque pour piano et orchestre, le Concerto d’été pour fils, dénommés « The Royal Family of Guitar ». En 1983, la violon, de nombreuses œuvres vocales ou orchestrales (notam-

Tonadilla pour deux guitares est programmée dans le cadre des ment Cinq Pièces enfantines, Per la flor del lliri blau, El hijo fin- Rencontres internationales de la guitare, organisées par Robert gido), des pièces pour piano, des musiques de scène dont un J. Vidal. Ces pages seront les dernières écrites pour notre ins- ballet, Pavana real, sur un argument de Victoria Kamhi, et des trument. musiques de film. #100Guitare classique • 45 www.guitaristmag.fr/pedago Canarios www.youtube.com/c/guitareclassiquemagazineLeçons pédagogiques en ligne

AUDIO7

Gaspar Sanz (1640-1710) www.valerieduchateau.comPar Valérie Duchâteau 46 • Guitare classique #100 #100Guitare classique • 47 48 • Guitare classique #100

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PAR SÉBASTIEN LLINARESPHOTO : DR

La leçon d' ALBERTO PONCE Pédagogue infatigable, musicien amoureux du son, principal porte-parole de la grande école incarnée par Francisco Tárrega et Emilio Pujol, Alberto Ponce (1935-2019) était aussi discret dans les médias que rare en enregistrement et en concert. Il n'avait ni l'envie de se mettre en avant, ni l'utilité de cultiver sa présence médiatique. Et pourtant, il a influencé plusieurs générations de guitaristes à travers le monde. L'espritSon message passait exclusivement par la voie la plus sûre, et la dans les œuvres légères – comme, par exemple, lescaines Chansons mexi- plus qualitative : la relation humaine, le tête-à-tête, « l'entre qua-tre-z-yeux ». Même le micro semblait relativement impuissant de Manuel Maria Ponce, ou la à rendre la qualité de son jeu, l'art de sa sonorité. Il possédait non dans des pièces plus profondes et plus complexes de Maurice Granados, ou encore La Canço del LladreMaja de Goya de Miguel Llobet – que d'Enrique seulement le charisme nécessaire pour être écouté, mais il savait Ohana, ou encore celles du répertoire de vihuela du siècle d'or et sans avoir peur de déplaire. Il défendait simplement ses opinionss'adresser à chacun sans filtre, honnêtement, en assumant ses avis le style ! espagnol. Comment est-ce possible ? La réponse tient en un mot : musicales, qu'il considérait comme beaucoup plus grandes quelui. Et ce fonctionnement lui donnait un mélange d'autorité et style qu'ils sont capables de trouver du sens à chaque note. ChaqueAlberto Ponce fait partie des grands interprètes qui ont un tel d'humilité qui a rendu sa parole siinfluente. Pour beaucoup de guita- note est non seulement liée à l'ensemble de la partition, mais cesnotes semblent également liées à ristes, il a été un phare, un véritablerepère, capable de remettre n'im- « Pour beaucoup de guitaristes, l'ensemble de la musique contenue porte quel musicien dans le droit il a été un phare, un véritable dans l'interprète. L'âme de l'inter-prète se rajoute à celle du compo- chemin au premier coup d'œil, dele ramener à l'essentiel. repère, capable de remettren'importe quel musicien siteur en un dialogue fructueux etmystérieux. lement pour lui-même, il faisait vi-Alberto Ponce ne parlait pas seu- dans le droit chemin suel, il ne va pas s'encombrer de Ponce est un instinctif, un sen- vre tout un esprit artistique, il res-suscitait plusieurs générations de au premier coup d'œil, grands discours sur la forme d'unemusique, ni prendre en compte musiciens qui formaient sa famillemusicale. Il les faisait parler, à tra- de le ramener à l'essentiel. » dans son jeu telle où telle trouvaillemusicologique récente. Il écartera éthique artistique qu'il avait héritée directement d'Emilio Pujol,vers lui. Il portait en quelque sorte la responsabilité de cette pourrait alourdir son jeu, entraver sa quête de l'instant musical d'un revers de la main tout ce qui dont il fut le principal disciple. parfait. Mais il a compris que la musique ne se joue pas le temps Le style C'est toute la musique qui doit être présente dans chaque note. d'une partition. Elle se joue au présent, chaque jour, tout le temps. L'écoute des quelques enregistrements, malheureusement troprares, qu'il nous a laissés est une leçon précieuse. Tout d'abord, Et chaque phrase musicale a pour lui un sens métaphorique, undéroulement narratif. Interpréter, c'est se raconter soi-même au- il y a un fait troublant : l'intensité de sa musicalité est la même tant que la partition. Et il invite ses auditeurs et ses élèves à fairede même ! 50 • Guitare classique #100 Dans ces conditions, suivre méticuleusement le texte d'une par- Le son tition s'avère être une véritable gageure. C'est toute sa personne La véritable quête d'Alberto Ponce, le sens de la musique, l'identité que l'on joue, en plus de la partition. On met sa peau en jeu sur de l'interprète, c'est le son. Il possédait un toucher de velours, chaque crescendo, sur chaque articulation, sur chaque nuance. fait d'un mélange unique de rondeur et de clarté. L'héritier de Comme Maria Callas, comme Vladimir Horowitz, Alberto Ponce l'école Tárrega-Pujol accordait une importance extrême à la jouait aussi ce qu'il y a écrit entre les notes, il regardait aussi ce qui qualité de l'attaque. Une attaque faite en partie avec la pulpe du se passe derrière la partition. Et doigt, ce qui donnait une tex- malgré la prise en compte de ture très legato et très douce. tous les détails inscrits sur le Mais Alberto Ponce avait su texte, il y a dans son jeu une sou- © Gilles Codina réinterpréter cette technique plesse, un rubato, une manière en ajoutant à la pulpe un petit d'être en mesure tout en don- bout d'ongle. Cela donnait nant un sentiment de sponta- plus de netteté à l'attaque tout néité à sa musique, qui rappelle en gardant la noblesse recher- un peu la manière de jouer du chée. Ponce privilégiait le tou- légendaire pianiste Alfred cher en buté, avec lequel il ar- Cortot. C'est d'ailleurs ce der- rivait à donner à la fois de la nier qui a permis à Ponce d'ou- présence à ses pianissimos et de vrir sa classe à l'École Normale la délicatesse à ses fortissimos ! Supérieure de Musique de Paris. Il a développé ainsi une palette C'est aussi Cortot qui déclarait de couleurs incroyable et iné- avoir libéré les pianistes de la ty- dite grâce au raffinement de sa rannie des deux mains jouées main droite. Cette trouvaille a ensemble ! Et ce léger décalage ouvert de nouvelles possibilités entre les deux mains du pianiste, « La véritable quête d'Alberto Ponce, et a donné de la liberté à ses entre le pouce et les autres doigts élèves. De Roland Dyens à le sens de la musique, l'identité de la main droite pour les gui- Rafael Andia, de Jean-Marc taristes, était beaucoup et ma- de l'interprète, c'est le son. » Zvellenreuther à Carles Trepat, gnifiquement utilisé par Alberto tous ont su s'approprier cette Ponce. Avec ce subtil rubato, ces libertés inspirées, c'est un peu démarche et ouvrir la guitare à de nouveaux espaces poétiques et comme si la musique se rêvait, plus qu'elle ne se jouait… sonores. Dans une époque qui a une fâcheuse tendance à se réfugier L'enseignement dans l'illusion rassurante et pourtant dangereuse de la standar- La classe de l'École Normale est rapidement devenue une des disation, où l'on cultive plus la forme que le fond, et où le fait de classes de guitare parmi les plus réputées. Les guitaristes du monde faire des choses a complétement pris le pas sur le fait d'être et entier venaient suivre les cours du maestro Ponce. Et à l'heure d'incarner ces choses, il est peut-être important pour nous tous du marketing grossier et systématique, il est étonnant de penser de faire vivre la leçon d'art et de vie que nous lègue Alberto Ponce. que cette réputation grandissante fut entièrement formée par le Cette leçon pourrait se résumer en une phrase : la quête éperdue contact direct et le bouche-à-oreille. Pas de lien Facebook spon- de la beauté sonore et musicale comme seul plan de carrière. sorisé, pas de vidéo publicitaire YouTube, jamais de déclaration teintée d'autosatisfaction dans la presse, et il avait pourtant une renommée mondiale. Son programme pédagogique : l'authenticité, l'intransigeance DÉCOUVRIR L'ART D'ALBERTO PONCE et l'idéalisme musical. Les étudiants le suivaient après l'avoir LES DISQUES écouté jouer. Pour Alberto Ponce, on ne fait pas de la musique « La guitare au XXe siècle » (Arion) pour plaisanter ni pour se satisfaire. Dans son livre Labyrinthe « Rodrigo, Falla, Garcia : chansons espagnoles » (Arion) d'un guitariste publié aux éditions l'Harmattan, Rafael Andia ra- « Charmes de la guitare » (Arion) conte comment lors d'un stage d'été, Ponce avait donné une leçon « L’art de la guitare, volume 1 » (Arion) magistrale en jouant une seule note ! Une note qui avait suscité UN LIVRE l'exclamation de tout l'auditoire. « Alberto Ponce n'était pas un pro- Labyrinthes d’un guitariste, de Rafael Andia (L’Harmattan) fesseur ; il était un exemple et un catalyseur,

il suffisait de l'écouter et le voir pour en avoir la meilleure leçon (...) ». C'est une approche À LA RADIO où le professeur tente de révéler l'élève à lui-même. L'inverse, en Deux émissions « Guitares, guitare » ont été consacréesà Alberto Ponce (diffusées le 31 août et le 7 septembre 2019). somme, des méthodes pédagogiques systématiques que l'on Disponibles en podcast sur le site de France Musique. cherche à plaquer à tout prix sur chacun. #100Guitare classique • 51 www.guitaristmag.fr/pedago Gigue www.youtube.com/c/guitareclassiquemagazineLeçons pédagogiques en ligne Extrait de la Suite pour violoncelle BWV 1009 AUDIO8 Jean-Sébastien Bach (1685-1750) www.valerieduchateau.comPar Valérie Duchâteau 52 • Guitare classique #100 #100Guitare classique • 53 54 • Guitare classique #100 #100Guitare classique • 55 56 • Guitare classique #100

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58 • Guitare classique #100

PAR NORBERTO TORRES CORTESPHOTOS : © DR

ANDRÉS SEGOVIA

Le guitariste du XXe siècle Le 4 avril 1987, Andrés Segovia est en tournée aux États-Unis. Le soir, à huit heures, il interprète Frescobaldi, Sor,Tárrega et Turina. Puis Bach, Haydn, Tchaïkovski et Ponce, pour terminer, au Miami Beach Theatre. Ce sera son der- nier concert. Fatigué et malade, il retourne chez lui à Madrid où il meurt le 3 juin, à l'âge de 94 ans. C'était tout demême inouï de voir ainsi un homme presque centenaire en tournée internationale ! éjà, en 1935, le guitariste argentin Domingo Prat lui partant en croisade pour sa donzelle, la guitare, ou celle du tant comme le sommet de la guitare classique à l'époque. Il nousD dédiait quatre longues pages dans son fameux et trèsrecherché Dictionnaire des Guitaristes, en le présen- « conquistador » en quête d'un public et d'une reconnaissanceinternationale pour sa fidèle compagne. et sa personnalité ont une force quiparle de l'assurance de Segovia en concert, qui sait que son art et sa carrière au pas des grandes transformations économiques C’était aussi un habile entrepreneur qui a su gérer son talent lui permet de maîtriser la psycholo-gie du grand public. Il avait déjà vu « J'ai choisi la guitare, parce et culturelles qui ont accompagné leXXsigne son premier contrat pour lese siècle. Ce n'est pas un hasard s'il cette force morale et sa constantesérénité fasciner « la masse », un mot qu'elle m'a choisi, c'est-à-direque nous avons fait tous les États-Unis en 1928 et déclare : très à la mode au début du XXcle. Le cas Segovia tient en effete siè- deux la moitié du chemin. » « L'artiste qui a la chance d'être acceptépar la critique et le public d'Amérique presque du surnaturel. Après avoirparcouru sa vie et mesuré ses apports Andrés Segovia du Nord peut être sûr que la fortune luisourit ». à la guitare et à la musique, on a presque l'impression d'avoirrencontré le « surhomme » de Nietzsche. tocratique avec des clairs-obscurs, détestée et adorée en mêmeC’était enfin une personnalité aris- moitié du siècle dernier. C’est ensuite un destin construit sansqu’il était fréquent d'en trouver en Espagne pendant la première Celui-ci apparaît d'abord comme une force de la nature, ainsi temps, mais qui ne laissait pas indifférente, et qui a regardé toutesa vie la médiocrité comme son ennemi principal. Le temps connaître avec plus de rigueur les différents aspects, brillants ousemble modérer les passions et aujourd'hui, on commence à déclara qu'il s´était fixé comme objectifdéfaillance, avec une vocation pratiquement religieuse. Segovial'exemple de Saint François Tárrega, qui a vécu et souffert pour son « le devoir de suivre moins flatteurs, d'un homlégende. Malgré tout, on ne peut pas douter de son apport à la me qui s'est construit sa propre instrument aimé, sans attendre en retour ni bénéfice, ni gloire ».Segovia s’est livré à cette règle monastique sévère en lui jurant 1893-1987 : 94 ans, dont 78 de carrière professionnelle, ça laisseguitare classique et à la musique, à tel point que l'on peut affirmeren toute franchise que Segovia est « le » guitariste du XXe siècle. amour et révérence. Son attitude vitale a été celle du chevalier du temps pour faire beaucoup de choses... #100Guitare classique • 59

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quement comme le grand rénovateur de la guitare. C'est de cette époque que date son premier concert, en 1909, au Centre Artistique de Grenade. À la mort de ses oncles, on le retrouve à Cordoue chez sa mère, et de nouveau il se montre très avare en informations. C'est dans cette ville et au contact d’une famille de deux sœurs pianistes qu'il prend conscience de la pauvreté des méthodes de guitare de l'époque, et qu'il élabore toujours tout seul sa technique, en suivant comme modèle celle du piano. On le retrouve à Madrid en 1912, où il offre un concert et fré- quente les intellectuels de l'époque, comme le philosophe Ortega y Gasset, le poète Juan Ramon Jimenez, les écrivains Unamuno ou Baroja. C'est à Valencia qu'il rencontre Miguel Llobet, avant de se rendre avec lui à Barcelone, où il donne plusieurs concerts. 1919 est la date de sa première tournée internationale en Amérique du Sud. Dès lors, il ne cesse de donner des concerts dans le monde entier, établissant sa résidence à Genève, New York, Montevideo ou Madrid. L'œuvre de Segovia Andrés Segovia & Miguel LLobet On peut la diviser en quatre champs. C’est d'abord l'interprète d'un ample répertoire qui aborde cinq siècles de musique, des Le concertiste international vihuelistes espagnols du XVIe siècle comme Milán, Narváez, Segovia est né le 21 février 1893 à Linares, ville andalouse de la Valderrábano ou Mudarra, aux œuvres contemporaines que lui province de Jaen, célèbre pour ses mines et son chant flamenco, dédient de nombreux compositeurs de son vivant. Outre sa quête la taranta. Son enfance est assez obscure car deux ans après, il profonde d'un répertoire moderne, ce sont justement ses qualités sera sous la tutelle de ses oncles à Villacarrillo, un autre village techniques, son expression et sa sonorité, qui ont fait que des de cette province. Il semblerait, selon une rumeur des milieux auteurs aussi célèbres que Joaquín Turina, Federico Moreno andalous de la guitare, être le fils du « tocaor » (accompagnateur Torroba, Heitor Villa-Lobos, Manuel Ponce, Alexandre de flamenco) Paco de Lucena et d'une danseuse de flamenco. Sa Tansman, Castelnuovo-Tedesco et Joaquín Rodrigo entre première guitare a d'ailleurs appartenu à Paco de Lucena. On ne sait pas trop pourquoi ses parents abandonnent un enfant de deux ans. L’intéressé se révèle d’ailleurs très laconique à ce sujet dans son autobiographie. Ses premiers cours de musique, à six ans, sont des leçons de violon, avec un professeur qui le pince et le fait pleurer ! Puis il déménage à Grenade, ville andalouse qui confirme sa vocation artistique. Attiré par le piano, le violoncelle et le violon, il choisit finalement la guitare flamenca. Mais ses préoccupations musicales (et surtout sociales) sont déjà élevées, et il se forme en autodidacte pour pouvoir déchiffrer des parti- tions d'Arcas, de Sor, de Tárrega et de Giuliani, qu'il achète et étudie seul. Selon ce qu'il raconte lui-même dans ses mémoires, et bien que cet aspect soit encore mis entre parenthèses actuel- lement, il semblerait qu'il ait volontairement voulu ignorer toute une génération de guitaristes espagnols postérieure à Sor et Aguado et antérieure à Tárrega, de manière à se présenter publi- « On peut définir la guitare en quelques mots, en disant qu'elle a des courbes et qu'elle est très féminine. C'est pour cela qu'elle se donne au plus fort. » Andrés Segovia Programme du récital d’Andrés Segovia au Miami Beach Theatre, le 4 avril 1987 60 • Guitare classique #100 autres, lui ont dédié des œuvres aussi importantes que le Fandanguillo, la Suite castellana, les Douze études et le Concerto pour guitare et orchestre, le Concierto del sur, la Suite in modo Polonico, le Concerto en Ré ou la Fantasía para un gentilhombre. Sa notoriété en tant qu’interprète exceptionnel lui fera enregis- trer ce répertoire dans plus de 85 disques, entre 1927 et 1977. Il y a ensuite le professeur qui a formé en Italie, à Sienne, et en Espagne, à Saint-Jacques de Compostelle, la plupart des grands concertistes de la deuxième moitié du XXe siècle. Citons entre autres Julian Bream, Eduardo Fernández, Alirio Díaz, Oscar Ghiglia, Christopher Parkening, José Tomás, John Williams, Eliot Fisk, Michael Lorimer, etc. Il faut ensuite parler de celui qui a transcrit et publié depuis 1926, chez Schott, non seulement les auteurs qui lui dédiaient leurs œuvres, mais aussi des pièces de Bach, comme la fameuse Chaconne, qu'il interpréta en 1935 à Paris (l'un de ses grands succès), de Couperin, Frescobaldi, Gluck, Haendel, Haydn, Andrés Segovia et Alexandre Tansman Mozart, Brahms, Schubert, Schumann, Chopin, Franck, Albéniz, etc. Grammy en 1986), etc. Mais le titre qui reflète peut-être le plus Saluons enfin le compositeur, peut-être l'aspect le moins cul- sa personnalité profondément aristocrate, et qui a marqué sa vie, tivé par Segovia, puisque qu'il se résume à quelques études et est celui de Marquis de Salobreña, que le roi d'Espagne Juan préludes, et à la transcription de 23 chansons de différents pays. Carlos I lui concéda le 24 juin 1981. Sans aucun doute, Segovia était très friand de ce type de reconnaissances, une façon de plus de renier ses origines populaires. Malgré l'aspect pompeux de Le Marquis de Salobreña tous ces titres, force est de reconnaître que grâce à lui, la guitare Segovia est sûrement le guitariste qui a reçu le plus de prix et classique a conquis mondialement les publics et les salles les plus de distinctions (la liste exhaustive remplit plusieurs pages de sa exigeantes. Avec lui, les demi-teintes furent impossibles : on l'a biographie). Docteur "Honoris Causa" de 14 universités (entre admiré ou on l'a détesté. Heureusement, le temps est le meilleur autres, celles d'Oxford, de Grenade, de Cadix, de New York, de juge de l'Histoire, et chaque jour on connaît un peu mieux cette Maryland, de Floride, de Madrid, etc. ), Grande Croix d'Alfonse personnalité exceptionnelle et complexe. X "Le Sage", d'Isabelle la Catholique, de la République italienne, de la République française, du Soleil Naissant au Japon etc., Verbatim membre de 13 académies internationales, Fils Préféré Nous terminerons en rappelant quelques-unes des plus belles d'Andalousie, Fils Illustre de Jaen et Fils Adoptif de Grenade. Il définitions que Segovia a donné de la guitare : a également reçu 21 médailles en or de différentes villes et orga- - « J'ai choisi la guitare, parce qu'elle m'a choisi, c'est-à-dire que nismes officiels, 4 clés en or de villes américaines (Cincinnati, nous avons fait tous les deux la moitié du chemin. » Santa Barbara, Cleveland et Los Angeles), 2 Lions d'or de - « Antonio Machado, le grand poète, a compris parfaitement la Venise et New York, 8 Prix internationaux (entre autres un nature de la guitare : dans le réservoir de la guitare, il reste tou- jours beaucoup plus d'eau que celle qu'on en sort. » - « La guitare est un instrument réellement polyphonique. C'est un orchestre vu avec des jumelles à l'envers. » - « On peut définir la guitare en quelques mots, en disant qu'elle a des courbes et qu'elle est très féminine. C'est pour cela qu'elle se donne au plus fort. » - « L'amour pour la guitare est l'un des phénomènes les plus surpre- nants de la vie musicale contemporaine. » - « Toutes les qualités de la guitare dorment en elle. J'ai apporté la sensibilité, la technique et la vocation pour faire surgir ces qua- lités. » - « La guitare a un sein très ample et profond, la preuve en est qu'elle peut admettre en même temps la guitare classique et la guitare populaire. » Photos tirées du livre "Nombres Proprios de la Guitarra. Andrés Segovia", F.P.M. Gran Teatro/Ayuntamiento de Córdoba, Córdoba (Espagne), 2004. Andrés Segovia à Grenade en 1958 #100Guitare classique • 61

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PAR RAFAEL ANDIAPHOTOS : © DR Angel Iglesias en concert en 1975

ÁNGEL IGLESIAS,

et les autres grands oubliés de l’époque Segovia Nous avons déjà loué le guitariste Ángel Iglesias (1917-1977). De sa technique fabuleuse et de sa connaissance étonnante des deux styles, classique et flamenco. De sa manière de faire chanter la guitare, romantique et gla- mour, très datée. Le disque édité par Primavera Records au Danemark en 1997 nous avait déjà fourni son portrait sonore. Et l’on s’étonnait que sa figure ait disparu si totalement de notre mémoire. Le livre de Jacinto Sánchez et Fernando Bermejo – « Vida y obra de Ángel Iglesias » – nous fournit peut-être une explication ; c'est un de ses mérites, surtout si nous savons bien lire entre les lignes. D'Iglesias le grand oublié... tionnaire du gouvernement) fit que le nom d'Esquembre, comme il Tiempos revueltos, temps troublés, c'est bien le mot qui convient en a été aussi de celui de son élève Ángel Iglesias, tombèrent également à l'époque d'Iglesias, une époque où la guerre commence en 1936 dans le plus grand oubli ». avec le soulèvement militaire de Les purges franquistes atteigni- Franco, se prolonge avec le con- rent effectivement aussi les artistes flit mondial qui se termine en après la victoire militaire des

1945. Qui se termine ? Oui, sauf insurgés. Il y eut dans ces terribles

en Espagne, où on continue à années d'après-guerre des noms être fusillé, emprisonné, réprimé qu'il valait mieux ne pas pro- pendant de très longues années. noncer en Espagne. Federico Dans l'introduction du livre, Garcia Lorca bien sûr, et tous les on lit une phrase qui éclaire la autres… situation d'Ángel Iglesias à tra- Le livre est curieusement relati- vers celle de son professeur vement flou dès qu'il s'agit des Quintin Esquembre, tout aussi opinions d'Ángel Iglesias à une oublié que lui : « …il est probable époque où il était pourtant diffi- que sa relation avec l'Admi nis - cile, voire impossible, de ne pas tration républicaine (avant la choisir. Sa vie est un véritable Guerre Civile, Quintin Esquembre roman. Très tôt, les tournées avec appartenait à l'Orchestre municipal sa compagne, Nati Morales, une de Madrid et, partant, était fonc- danseuse flamenca, le conduisent Andrés Segovia 62 • Guitare classique #100 à l'étranger. Et là, commencent ses tribulations. La Guerre Franco est paradoxalement reçu par la presse comme une star. Civile le trouve en Allemagne, où apparemment il est en sûreté. Mais la fin de l'histoire est encore plus confuse : quelque temps Mais bientôt il est appelé par le gouvernement (franquiste ? pro- après son arrivée, au cours d'un concert dans la capitale, il est bablement, mais le texte sur ce point n'est pas clair), mobilisé pris à partie par la Phalange, cette organisation révolutionnaire pour aller à la guerre. Il refuse et devient donc insoumis. La d'extrême droite, un des piliers du franquisme. Que lui reproche police allemande, celle de 1938, celle qui ne plaisante pas, est exactement cette cabale ? N'est-il pas revenu en Espagne par avertie et le recherche. Le fait que la police allemande coopère, train spécial et « parrainé » par l'Ambassade d'Espagne ? Le gou- montre à mon avis que les ordres vernement de Franco ne s'est-il viennent du gouvernement fas- pas montré complaisant en allant ciste espagnol et non pas de l'au- jusqu'à le dédommager des pertes tre camp. Il fuit à Bruxelles avec subies à Chambéry ? un faux passeport roumain. Non, la vie n'est pas rose en Quand il obtient un vrai passe- Espagne pour Ángel Iglesias. En port blanc délivré par l'Orga - effet, la scène guitaristique est nisation des Nations, il part vers dominée par ceux qui sont fidèles l'Australie et l'Amérique. Bien- au nouveau régime. Et en pre- tôt, il devra changer son nom, mier lieu Regino Sainz de la Ferrera, pour celui de sa mère, Maza. À lui tous les honneurs : Iglesias, qu'il adoptera doréna- après la chaire de guitare au vant car son frère Alfonso est Conservatoire de Madrid (obte- condamné à mort en Espagne, et nue pourtant du temps de la il ne veut pas ajouter avec son vrai République), l'entrée à la Real patronyme aux malheurs de sa Academia, l'Académie Royale famille. des Beaux-Arts. Car Sainz de la Mais l'histoire le rattrape. Il est Maza, contrairement à son frère en Europe Centrale quand éclate Eduardo, et en dépit de l'exécu- la Deuxième Guerre Mondiale et tion de son ami intime Garcia se trouve pris au piège une Lorca en 1936, avait nettement deuxième fois dans le camp nazi choisi son camp : il doit même où va désormais se dérouler sa échapper par trois fois au peloton carrière artistique pendant les d'exécution des milices républi- années suivantes. Il est même caines, et dès 1938 on le voit sollicité pour jouer en Allemagne donner des concerts pour les sol- en 1941 devant Hitler, qui vient dats nationalistes. Plus tard, ce le féliciter en personne. Peu sera devant Franco lui-même après, il est en Turquie et est qu'il montrera ses talents. Regino Sainz de la Maza approché par les services secrets Un cas connu est celui du allemands dans le but d'espionner pour leur compte : la mobilité célèbre Sabicas, républicain exilé en 1937, qui resta à New York de sa profession de musicien en font un agent de choix. Il refuse, pendant 30 ans avant de revenir en Espagne. Malgré son talent arguant de sa trop grande émotivité, due à sa sensibilité d'artiste, et le succès énorme de sa carrière, il fut longtemps quasiment impropre, et même dangereuse d'après lui, pour ce "métier". Il ignoré en Espagne. Il était supplanté dans l'esprit des aficionados est alors averti que les services secrets britanniques, croyant qu'il par Niño Ricardo qui était la figure emblématique de la guitare est devenu espion pour l'Allemagne, envisagent de l'assassiner. flamenca, comme Regino Sainz de la Maza pour la guitare clas- Il doit fuir à nouveau, toujours avec sa compagne. sique. Car l'air était irrespirable aussi pour tous les artistes et À la fin de la Guerre Mondiale, il est cette fois à Zürich et il créateurs en raison de l'isolement total de l'Espagne, du manque peut rentrer en Espagne tranquillement, du moins le croit-il. Ils d'échanges, pendant ces années de plomb de la dictature. prennent le train de Madrid, plein d'Espagnols qui rentrent Un exemple typique de l'ambiance délétère qui régna pendant comme eux. Quand le train arrive à Chambéry, des résistants, des décennies, fut celui de Daniel Fortea. Nous lisons dans sa des maquisards et certainement aussi des exilés républicains – biographie : "À partir des années quarante, les apparitions du fils qui eux, ne peuvent ni ne veulent retourner dans cette Espagne- distingué de Benlloch [Fortea, NDLR] sont rares ou, pour le moins, là – s'en prennent violemment aux voyageurs. Ils les traitent de n'ont pas la même résonance que jadis. Il y eut un malentendu, de fascistes et de traîtres. Ils veulent même tuer Ángel Iglesias et caractère politique, et le Maître s'est vu impliqué de telle manière tondre sa femme Nati. Ils parviennent à reprendre leur route qu'il fut arrêté et emprisonné injustement ». En effet, à l'occasion mais on leur a pris tous leurs bagages. Quand ils arrivent à d'un concert privé de Fortea chez lui, il y eut ce que la police Madrid après douze ans d'absence, l'ex-insoumis au régime de appela « une réunion clandestine ». Fortea avait-il des activités #100Guitare classique • 63

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politiques ? Nous ne le savons pas. Ce qui est visible, c'est la qu'elle suscitera chez les grands musiciens, par le répertoire dont répression qu'il subit et l'oubli dans lequel il tomba après la ceux-ci seront capables de la doter. guerre, lui, le créateur de la célèbre Biblioteca Fortea pour guitare, Le binôme interprète-compositeur – c'est une nouveauté – lui qui avait été admiré jadis par la reine d'Espagne, qui l'appelait existe déjà depuis quelques années pour le piano : Viñés/ familièrement « Forteíta » ! Debussy, Viñés/Ravel, Marguerite Long/Fauré ou Blanche Iglesias et Nati Morales décident de voyager à nouveau. Lon- Selva/Isaac Albéniz. L'ère du guitariste-compositeur comme dres, la Scandinavie… Cependant, au retour de ce voyage, Nati, celle du pianiste-compositeur (à l'exception d'un Rachmaninov mère d'un enfant, décide d'abandonner la scène. L'événement ou d'un Bartok) est donc révolue, les deux fonctions seront est d'importance pour Ángel, parce que sa carrière est principa- désormais séparées. lement basée sur son activité de flamenquiste. Sa préférence va Segovia veut être et sera le Ricardo Viñés de la guitare. Il sait comme il le dit "à la vie et l'ambiance des théâtres". C'est pourquoi, que le public a changé ; il ne se contente plus des tours de force, quand on lui propose le poste de professeur au Conser vatoire de du tape-à-l'œil ou des œuvres-prétexte-pour-démonstration- Rome ou même le poste laissé des-possibilités-de-la-guitare, vacant par Segovia à Genève, il dont le public bourgeois du XIXe refuse. siècle s'était régalé. Qui voulait Alors, malgré ses engagements encore, à l'heure de l'Impression - dans les prestigieuses troupes de nisme et du Modernisme, des ballet de Teresa et Luisillo ou de "Thèmes à Varier" avec l'éternelle Imperio Argentina, sa carrière variation pour la main gauche commence à décliner inexorable- seule, pendant que le guitariste ment et montre à quel point elle lève ostensiblement la main est basée sur sa relation avec sa droite d'un air triomphant ? Ah ! compagne, et donc avec la danse Llobet ! flamenca. En 1955, il divorce et se fixe à Barcelone, où il vit main- Vous avez tenant de leçons et où il publiera dit kitsch ? ses œuvres. Malade, il choisit de Bien plus, le public mélomane, vivre à Céret, en France, pour son qui a accepté Debussy, Ravel et climat. C'est là qu'il rencontre bientôt Stravinsky, exige même Yves Duchâteau, qui l'aidera pen- maintenant de toute nouvelle dant ses dernières années. Et c'est musique qu'elle soit représenta- là que la fille de ce dernier, une tive d'un courant artistique ou certaine Valérie, 9 ans, prit ses d'une École, qu'elle soit le témoin premières leçons auprès d'Ángel d'une évolution de l'esthétique, Iglesias. en un mot qu'elle ait un sens his- torique. Alors, Andrés Segovia ... À la star Segovia franchit le pas que les guitaristes Mais l'analyse précédente, pour n'avaient jamais réalisé : il se exacte qu'elle soit, est peut-être tourne donc vers les musiciens Andrés Segovia un peu courte. Après tout, beau- qui l'entourent dans le milieu cos- coup d'autres guitaristes de grand talent ont été tout aussi oubliés mopolite du Paris de l'entre-deux-guerres, Villa-Lobos, et n'ont pas eu à connaître les vicissitudes évoquées plus haut. Tansman, Roussel, Milhaud, Migot et beaucoup d'autres. Il les Leur liste serait longue. La plupart sont restés connus des seuls sollicite, les paye (pas toujours !), crée et édite leurs œuvres. Il y érudits, enfouis dans quelques livres improbables. gagne, outre un répertoire, toute une série d'amitiés précieuses Et pourquoi, à l'inverse, un Andrés Segovia, qui lui aussi doit dans l'establishment musical et un parrainage puissant dans les fuir de Barcelone au début de la Guerre Civile, est-il passé à bureaux de concerts de la rue La Boëtie, où il voisinera désormais l'histoire ? On ne peut pas éluder ces questions. Il a été souvent avec des gens comme Cortot et Menuhin. Comme Segovia dit que le succès de Segovia était dû à son immense talent d'in- l'écrira plus tard, ces compositeurs (ses compositeurs devrait-on terprète et à son personnage charismatique. Ceci n'est vrai qu'en dire), seront « la gloire de la guitare ». partie. Des hommes comme Llobet ou Barrios et beaucoup d'au- En réalité, Segovia bénéficie d'une circonstance exceptionnelle tres, comme Iglesias lui-même, possédaient autant, sinon plus, de l'histoire de la guitare. Tout était prêt pour qu'il puisse entrer ces mêmes qualités. Ce que nous connaissons de leur vie et de en scène. Comme on a pu lire dans Il Frónimo : "Le phénomène leurs enregistrements suffit à le prouver. Alors, pourquoi ? Segovia s'est greffé sur une vaste activité guitaristique populaire Plus qu'aucun autre, le jeune Andrés Segovia comprend rapi- avant 1920". Depuis quelque temps, on sent le désir chez dement que l'avenir de la guitare passe désormais par l'intérêt nombre de musiciens d'écrire pour la guitare. Elle est d'une cer- 64 • Guitare classique #100 taine manière « dans l'air » pour les élites artistiques et intellec- tuelles, même si elle est encore sous forme de rêve, de fantasme. Fantasme très bien exprimé par Jean Cocteau, qui aurait voulu entendre les guitares dans les tableaux de Picasso. Et ce ne sont pas les sanglots longs des violons qui viennent à l'esprit d'un Debussy, mais bien la référence à notre instrument, sublimé, dans une lettre où il dit par exemple : « Je suis triste comme une guitare ». Mais quelle guitare entendait Debussy ? Debussy connaissait et admirait Miguel Llobet. Mais la guitare de Llobet, comme celle de tous les guitaristes classiques avec leurs Romances ou leurs Valses ne lui apportait pas ce dont il rêvait, et c'est peut- être ça qui explique qu'il n'ait rien écrit pour lui. La guitare de Debussy était la guitare populaire espagnole, celle qu'il avait découverte au même titre que le Gamelan à l'Exposition Universelle de Paris, au stand de l'Espagne, bien des années auparavant. En même temps, il la devine dans le piano d'Albéniz. Bien sûr, des musiques « écrites », « savantes » comme les Fandangos d’Antonio Cano ou de Dionisio Aguado, la Soleà de Julian Arcas, la Petenera de Juan Parga ou même l'authentique guitare flamenca n'intéressaient pas les créateurs par leurs qua- lités intrinsèques – notamment sur le plan de la composition – assez pauvres. Mais pour la première fois, dans l'apport de la guitare espagnole au monde musical, une oreille attentive pou- vait déceler de nouveaux timbres, de nouvelles échelles modales Miguel Llobet et de nouvelles émotions harmoniques et rythmiques, aussi pro- metteuses de futures fécondations que les musiques primitives passé romantique et tonal qui s'essoufflait. Pour la première fois, le sont, ou l'ont été, pour nos compositeurs d'avant-garde de la la guitare espagnole s'inscrivait dans la modernité, et paradoxa- fin du XXe siècle. Ces musiciens seront sensibles à l'univers très lement, par son archaïsme même. particulier de la guitare espagnole (et aussi du cante), qui ali- Il fallait quelqu'un pour recueillir les fruits de cette situation mentait de sa marginalité séculaire leur désir de rompre avec un inédite qui cristallisera au moment de l'Hommage de Manuel de Falla. Ce sera le rôle historique de Segovia de saisir cette oppor- tunité, cette occasion unique. Même si les résultats concrets qu'il obtint furent discutables, mais ceci est un autre débat ! Segovia jouera peu de musique de guitaristes (exception faite de quelques œuvres à succès de Tárrega et de Sor) et surtout pas la sienne. Il se donnera en entier aux autres, aux compositeurs vivants, renonçant ainsi au « moi » du créateur, mais en vivant d'une certaine manière son métier d'interprète comme une re- création de la musique livrée par le compositeur et considérée comme un matériau brut. Pendant ce temps, les autres guitaristes restèrent davantage en marge du monde musical international, car ils consacraient une partie non négligeable de leur activité et de leur

énergie à la composition et à la promotion de leurs propres compositions, comme les guitaristes l'avaient toujours fait jusqu'alors. Et quelles compositions ? Grosso modo dans le style qui triomphait, mais un siècle avant ! C'est aussi tout cela que Ángel Iglesias aura payé, en plus des souffrances communes à tous les Espagnols de sa génération. Reste son activité de flamenquiste. Le flamenco, lui, a sa propre voie, sa propre évolution, indépendante de l'histoire de la guitare classique. Iglesias s'inscrit alors pleinement dans la trajectoire de la guitare flamenca de concert, avec sa manière si particulière. Même s'il a été aussi injustement ignoré par les aficionados de l'après-guerre. Tiempos revueltos ! Daniel Fortea #100Guitare classique • 65 www.guitaristmag.fr/pedago La www.youtube.com/c/guitareclassiquemagazineLeçons pédagogiques en ligne Frescobalda 9 Girolamo Frescobaldi (1583- 1643) www.valerieduchateau.comPar Valérie DuchâteauAUDIO 66 • Guitare classique #100 #100Guitare classique • 67 68 • Guitare classique #100 #100Guitare classique • 69 70 • Guitare classique #100

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PAR FLORENT PASSAMONTIPHOTOS : © ROMAIN BOUET & DR

Il était une fois

ROLAND DYENS

1955-2016 Bientôt six ans que Roland Dyens s’en est allé. Celui qui s’inscrivait dans la tradition des grands compositeurs pour guitare, à l’instar de Fernando Sor ou Mauro Giuliani, avait réussi le tour de force de toucher les gens au-delà des frontières stylistiques et carcans musicaux, et d’unir deux mondes qu’on oppose parfois – savant et populaire. Parce que sous ses doigts et sous sa plume, musique rimait forcement avec poésie. « Jeter l’ancre un seul jour » n’était pas dans sa nature, car il se disait « définitivement tourné vers demain ». Interview hommage. À quelle vie aspirais-tu plus jeune ? une espèce de mini-cauchemar, à l’inverse du travail d’arrangeur. Sensiblement celle que je mène aujourd’hui. Aussi loin que re- J’ai toujours pensé que l’arrangeur est au designer ce que l’architecte monte ma mémoire, dans ces fameuses dissertations où on te de- est au compositeur. Si je suis designer – donc arrangeur –, j’ai au mandait ce que tu voulais faire plus tard, je répondais musicien, moins la satisfaction de voir que l’édifice et ses fondations sont compositeur, guitariste… déjà là : je n’ai plus qu’à décorer et c’est très récréatif. La compo- sition, c’est comme un édifice à bâtir : ça me fait rentrer dans des Tu pensais aussi aux voyages ? doutes interminables et récurrents. Non, je pensais à donner des concerts et écrire de la musique. J’avais 8-10 ans. Et l’une de mes fiertés est de n’avoir jamais gagné Outre la précision de ton écriture, tes partitions comportent souvent un centime autrement que grâce à la musique. Je n’ai jamais tra- en notes de bas de page des informations très précises destinées à l’in- vaillé à La Poste en juillet, je n’ai jamais lavé des voitures, etc. Je terprète. Je me fais l’avocat du diable : conçois-tu qu’un guitariste donnais des cours, j’ai fait la manche dans des cafés, joué dans le amateur puisse être effrayé par autant de choses à assimiler ? métro, joué pour les trisomiques, écumé les maisons de retraite J’en suis archi-conscient, mais il se trouve que les retours que j’ai d’Asnières-sous-Bois… sont en grande majorité positifs par rap- port à cela. À moins que ceux qui pen- Composer est-il quelque chose d’inné ? « J’aborde Bach en ne le sent comme toi, « l’avocat du diable », Ça ne s’entretient pas comme un mus- cle. Disons qu’au début de l’œuvre de jouant jamais parce qu’il n’osent pas le dire ou aient mauvaise conscience, ce qui signifierait qu’il leur création, c’est à chaque fois un peu m’impressionne et qu’il est importe peu d’être précis, méticuleux, poussif. Et petit à petit, ça vient, comme un moteur qui chauffe, jusqu’au mo- la faille à mon athéisme. » etc. Même des très grands guitaristes comme les frères Assad, lorsque je leur ment où les idées sont trop présentes. ai écrit un duo, m’avaient dit de ne rien Donc ça va. Quand je suis dans le processus de créativité, d’écriture, changer à ma façon de faire : « On a besoin de ça », m’avaient-ils très honnêtement, je n’ai pas une très haute opinion de moi- dit. Donc, j’ai essayé de changer – de bonne fois – mais cela n’a même. J’imagine tout le temps les autres compositeurs chez qui duré que trente secondes. C’était vraiment chasser le naturel. Et ce serait infiniment plus simple, plus fluide… À chaque fois, c’est puis, le fait que je sois praticien de ma musique, ambassadeur de 72 • Guitare classique #100 celle-ci, fait que je porte aussi un regard sur ces pièces en tant TRENTE ANS DE COMPLICITÉ ONT LIÉ ROLAND DYENS ET VALÉRIE FOLCO qu’interprète. J’ai envie de partager totalement ce que je veux, ce QUI, LORSQU’ELLE ÉVOQUE LE SOUVENIR DE CETTE AMITIÉ, PARLE D’UNE« EXPÉRIENCE EXTRAORDINAIRE » ET D’UN HOMME AVEC « UN ENGAGE- que je ressens. Maintenant, à partir du moment où la double MENT ABSOLU DANS LA MUSIQUE ». EN GUISE D’HOMMAGE, ELLE REVIENT barre est tracée et que je me suis fait un devoir d’écrire ce que SUR QUELQUES-UNES DES PLUS ILLUSTRES ŒUVRES DE SON CATALOGUE, j’avais à dire, il n’y a pas mort d’homme si les gens ne le suivent QUI EN COMPTE TROIS CENTS. pas. Mais moi, j’aimerais bien. Je sais que c’est impressionnant 1980 – TROIS SAUDADES de voir la première page des piècétudes, car il y a presque autant (HORTENSIA /HAMELLE) de notes de bas de page que de musique. “ Cesqu’il a eue en tant que compositeur. Il y dépeint le BrésilTrois Saudades sont à l’origine de la reconnaissance de ses vingt ans, mais avec déjà beaucoup d’éléments de Enseigner au CNSM de Paris est à la fois un honneur et une lourde langage qui lui sont propres. La première Saudade est dé- diée à Alberto Ponce, son professeur et son maître ; la se- responsabilité. Quelles sont les difficultés rencontrées lorsque l’on en- conde à Arminda Villa-Lobos ; et la troisième – sa plus seigne à des étudiants qui sont, quelque part, déjà professionnels ? connue et la plus jouée – à Francis Kleynjans, son ami de toujours. Il y a eu une J’ai la faiblesse de penser que cela se passe très bien. Ce sont ef- première parution en 1980 et une révision en 2005. À partir de là, son amourpour le Brésil sera omniprésent.” fectivement des professionnels dans le sens où ils ont tous un ni- veau de concertiste. Si tous ne participent pas à des concours, 1985 – TANGO EN SKAÏ(HENRY LEMOINE) tous jouent et ont beaucoup de talent. Ce que je veux – et c’est “ Roland l’a composé en 1978, bien avant qu’il soit publié une chose à laquelle je pense toujours –, c’est ne jamais attenter en 1985. Selon ses propres mots, c’était une plaisanterieavec un certain coût technique. C’est une musique faus- à leur personnalité, tout en leur donnant de moi. Et je crois que sement facile, comme souvent chez lui, et assez brève. ça marche. Quelque part, le succès de cette pièce l’a un peu agacé car c’était l’arbre qui cachait la forêt de ses autres compositions. Il a dédié cette pièce à Frédiane Mercadé, une de ses amies proches, qui utilisait souvent le mot « Skaï », lequel fait référence à du faux cuir. C’est un « faux » tango, un tango qu’il a écrit pour rire. Par la suite, il a en réalisé des arrangements pour différentes formations et relativement faciles à monter.” © Romain Bouet 1986 – LIBRA SONATINE

(HENRY LEMOINE)

“Elle a été écrite en 1982 après une opération chirurgicale du cœur très lourde qu’a subie Roland. « Libra » fait réfé- rence au signe astral de la balance, qui était aussi le sien. Le premier mouvement, India, évoque le moment post- opération, comme si c’était le chaos. Le Largo, plus apaisé – dédié à son chirurgien –, relate le pendant de l'acte chi- rurgical. EtFuoco, le dernier mouvement, très virtuose, est celui de la renaissance. La Libra sonatine est aujourd’hui devenue une pièce de concours et de concert.”

1990-1995 – CHANSONS

FRANÇAISES, VOLUMES 1 & 2

(HENRY LEMOINE)

“Roland a découvert la guitare grâce à la chanteuse Marie- José Neuville, qu’il écoutait en boucle. Il a toujours eu un fort attachement au patrimoine musical français. Je sais que ses grands-parents – pour rappel, Roland est né en Tunisie – écoutaient beaucoup de musique française. Il considérait que ces chansons faisaient partie de l’inconscient collectif, et c’est pour cette raison qu’il a souhaité conserver les tonalités d’origine dans ses ar- rangements. Pour lui, le travail d’arrangeur était presque une récréation comparé « L’une de mes fiertés est de à la composition, qui lui demandait énormément d’énergie et de force. Cela dit,ses arrangements étaient très costauds... Ses chansons françaises ont été en- n’avoir jamais gagné un centime registrées sur disque, et dans le livret, il écrivit que « ce disque aidera la guitareà rencontrer un public plus large et aidera le même public à mieux rencontrer la guitare ». C’est pendant cette période qu’il a commencé à écrire des musiques autrement que grâce à la musique. » d’ensemble avec le quatuor Octopus.”

2016 – THE LAST TANGO,

En ayant donné des masterclasses partout dans le monde, constates- MUSIC FOR ASTOR PIAZZOLLA(PRODUCTION D’OZ) tu une uniformisation du jeu des jeunes virtuoses ? Peut-on aussi “Déjà, dans son Concertomaggio (1999), un mouvement parler de « mondialisation » dans ce domaine ? était dédié à Piazzolla. Le projet est né d’une proposition Je n’ai jamais pensé les choses en ces termes, mais le mot « mon- des premiers signes de la maladie, et il a malgré toutde Thibault Cauvin. Roland s’y est attelé très vite en dépit dialisation » est ici approprié. Et, disons-le, ce n’est pas forcément réussi à terminer ses arrangements très peu de temps une bonne chose. Chez la jeune population, que ce soit aux États- avait cherché à restituer l’ensemble pour guitare seule. C’est un travail extraor-avant de partir. Il avait relevé les versions originales et Unis ou ailleurs, quand je me transporte, je constate qu’il y a un dinaire. En revanche, il n’a malheureusement pas eu le temps d’écrire les anno- formatage : c’est vraiment pour ces raisons-là que seuls restent tations, et le fait qu’elles soient absentes, laisse un peu perplexe du fait des nom-breuses difficultés techniques. Ces pièces ont été révisées par Roger Eon à titre les poètes. Ce sont eux qui me marquent et me laissent une trace. posthume. La plupart n’ont pas été jouées si bien qu’il n’y a pas de référence pour Les autres, plus ça va, plus c’est mondialisé, plus ils jouent à l’iden- en a au moins pour deux ans de travail.”l’interprétation. Si un guitariste souhaite se plonger dans ce projet, je pense qu’il tique, moins ils m’intéressent. #100Guitare classique • 73

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Comment jouent ceux dont tu me parles ? D’abord, il faut dire que la guitare que j’utilise est l’œuvre du Ils doivent répondre à des critères de « perfection » et de puissance luthier américain Jim Holler. Après des décennies d’épicéa, sonore. Il n’y a pas d’espace pour la moindre faille – jamais, c’est j’ai viré ma cuti. Je me rappelle précisément avoir basculé dans mal – et puis, surtout, ils jouent comme des gens qui ne s’écoutent l’épicéa une nuit de 1985, grâce à Michel Donadey. C’était pas. C’est une vieille lune, ça va disparaître obligatoirement, ce dans le Sud de la France pendant un stage et, cette nuit-là, sa n’est pas possible que cela dure longtemps. guitare m’a fait comprendre l’épicéa. Je pensais pourtant être un cedar man for ever [amateur Est-ce qu’il y a un « cas Bach » ? de red cedar à vie], peut-être Pour beaucoup, il est un compo- en raison de ma formation siteur redouté… avec Alberto Ponce, le son Redoutable. Absolument. © Romain Bouet rond, etc. Depuis ce soir-là, je n’ai plus lâché l’épicéa pen- Comment l’abordes-tu ? dant très longtemps mais là, Je l’aborde en ne le jouant ja- j’ai envie d’un retour au red mais en concert parce qu’il cedar. J’en ai assez de devoir m’impressionne et qu’il est la contrôler tout le temps le son, faille à mon athéisme. Si Dieu d’être presque sur la défensive n’existe pas, Bach, lui, existe. pour qu’il ne soit pas « clave- J’ai une approche incroyable- ciné ». C’est pour cela que j’ai ment respectueuse envers sa demandé à Jim Holler de me musique. Par rapport à mes fabriquer une guitare en red « Je veux une guitare facile à jouer élèves au conservatoire, je suis cedar. Mais le sien n’est pas prudent. Excepté lorsque c’est et légère à porter : la guitare “tank” caricatural, c’est plus de l’« épi- obligatoire, je ne les incite pas cèdre ». ne m’intéresse pas, j’en suis encore vraiment à choisir du Bach dans leur programme final, à la guitare “couleurs”. » Que recherches-tu d’autre dans parce qu’il y a presque toujours une guitare ? quelqu’un dans le jury qui ne va pas être d’accord avec l’approche. La légèreté de l’instrument. Le niveau des luthiers a incroyable- Ça peut être dangereux – et je sais quoi je parle –, sauf peut-être ment augmenté, il n’y a plus de mauvais instrument. Quand je pour la Chaconne, qui fait davantage l’unanimité. « goûte » une guitare, je vais là où il y a encore une faiblesse, ni dans les aigus, ni dans les graves, mais dans les médiums. C’est Souvent, les artistes que j’interviewe me disent que le milieu de la encore là que le bât peut blesser. guitare classique est très cloisonné, qu’il faudrait davantage développer le répertoire, etc. Es-tu d’accord avec cette façon de voir les choses ? C’est-à-dire ? Oui et non. La guitare est un instrument extrêmement difficile. C’est la corde de Sol qui me guide, car c’est la plus difficile à Pour donner au public la quintessence de la musique, il faut vrai- dompter. Le luthier avec lequel je collabore a compris cela, parce ment se réveiller de bonne heure. La guitare peut très vite devenir que sa guitare est très mid voices, très limpide. Quand j’ai joué austère. Alors quand ces artistes parlent d’avoir un public différent pour la première fois sa guitare, j’ai entendu des voix que je – je comprends très bien –, encore faut-il ne pas proposer au n’entendais jamais. Cette partie centrale est souvent un peu né- public que je qualifie de « normal » (avec un certain sourire) une gligée : on se focalise sur les grosses basses, les aigus qui portent heure de musique contemporaine ou de choses austères dans la loin, la projection, mais les médiums sont un peu le parent même soirée. Moi-même, je suis un musicien contemporain et pauvre encore. j’espère que les lecteurs me comprendront… Je pense qu’il faut savoir donner à ces gens-là quelque chose d’un peu « sexy » pour Et le confort de jeu ? avoir une promesse de retour : les grands classiques voire des C’est très important. Pour ma dernière guitare, j’ai demandé à choses plus légères, des musiques de films, etc. Les gens « nor- ce que le diapason soit de 64 cm, parce que life is short – j’ai envie maux » aiment cela : il ne faut pas les négliger, les mépriser. Si de me faire plaisir –, et aussi parce que je joue essentiellement nous voulons avoir un public plus large, il faut aller vers les gens ma musique et qu’elle est exigeante et difficile digitalement, tout et cesser de se comporter, sur scène et ailleurs, comme dans une en étant guitaristique. Ça, je persiste à le dire. À moins que ce espèce de ghetto, ce qu’on a pu faire – à mon avis beaucoup moins ne soit l’inverse. Et puis, regarde [Roland Dyens me montre ses qu’il y a quarante ans par exemple. mains en écartant les doigts] : tout le monde pense que j’ai des mains interminables. Mais pas du tout. Ça surprend beaucoup On t’a vu jouer avec des guitares de différents luthiers : Olivier de gens. Je veux une guitare facile à jouer et légère à porter : la Fanton d’Anton, Darryl Perry, Bastien Burlot, etc. Quelles sont tes guitare « tank » ne m’intéresse pas, j’en suis encore à la guitare exigences sonores ? « couleurs ». 74 • Guitare classique #100

BON DE COMMANDE À DÉCOUPER ET À RETOURNER

ACCOMPAGNÉ DE VOTRE RÈGLEMENT À GUiTARE ClAssiqUE 9, rue Francisco Ferrer, 93100 MONTREUIL

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INTERVIEW

PAR VALÉRIE DUCHÂTEAU

PHOTOS : ©ROMAIN BOUET & DR

Rencontre chez Pour un grand nombre d’entre nous, les cordes Savarez accompagnent notre vie de guitariste depuis nos débuts. Des « Cartes rouges » aux « Cartes jaunes », des Corums aux Alliances, la marque a évolué avec nous tous. Du plus jeune au plus âgé, de l’amateur au soliste international, les guitaristes classiques jouent Savarez sans connaître pour autant ce qui se cache derrière ce grand nom si familier. C’est pourquoi Guitare Classique a voulu découvrir pour vous l’histoire de cette marque devenue mythique, et a rencontré Bernard Maillot, Président de Savarez, qui nous a reçus avec une partie de son équipe : Gilles Mombet, directeur de l’établissement, et Philippe Guyon, directeur commercial international. Savarez est une entreprise plus que centenaire. Quand et comment il est devenu beaucoup plus difficile de sélectionner nos mou- a commencé cette aventure ? tons, pourvoyeurs de notre matière première, le boyau. Plus tard, Tout commence en 1770 quand un certain monsieur Savaresse, pour des questions de commodités en raison de la qualité des artisan italien qui travaillait les boyaux dans la région de Naples, personnes avec lesquelles nous avions longtemps collaboré, nous s’établit à Lyon, Quai de la Pêcherie, pour créer un atelier de avons décidé d’installer notre atelier de fabrication à Suze-la- fabrication de cordes de lutherie. Son frère, lui, s’installe à Paris Rousse. avant de regrouper les deux ateliers à Lyon. De cordes en cordes, de siècle en siècle, ce savoir-faire s’est transmis de génération en Contrairement à ce que pourraient penser nos lecteurs, vous ne génération et, de la corde d’instrument à la corde de raquette de faites pas que des cordes pour les guitares classiques ? tennis, l’entreprise s’est retrouvée en Drôme provençale, à Suze- Bien au contraire, le spectre chez nous est extrêmement large. la-Rousse (non loin de St-Paul-Trois-Château, au pays du Pour faire vite, nous produisons évidemment toutes les cordes Tricastin), où sont installés les ateliers de fabrication des cordes pour guitares, violon, violoncelle, contrebasse, harpe, instru- de musique Savarez. ments anciens… Ce que nous ne faisons pas, ce sont les cordes de piano et de clavecin. Nous faisons aussi les cordes pour tous Pourquoi à Suze-la Rousse ? les instruments possibles et imaginables. Pour les instruments À l’époque, jusque dans la fin des années 60, Suze-la-Rousse traditionnels, folkloriques, populaires, de tous pays, nous avons était une zone de production de moutons, et le boucher éleveur un vrai savoir-faire. de l’époque, notre fournisseur, s’appelait monsieur Mouton… Ça ne s’invente pas ! Nous venions là car nous choisissions les Quel est votre mode de travail ? bêtes dans les élevages. Nous savions qu’elles partaient en alpage, La priorité absolue est donnée à la qualité. Nous avons établi qu’elles marchaient, qu’elles galopaient. En un mot, nous sui- des standards de fabrication, des modes opératoires et construit vions tout leur parcours et pouvions les sélectionner, garantie de spécialement des machines pour atteindre les objectifs que nous qualité. Dès la fin des années 70, les lois se sont compliquées et nous sommes fixés. Chaque corde passe entre les mains de plu- 76 • Guitare classique #100 sieurs personnes expertes, formées chez nous pour assurer la inférieure pour une contrebasse avec une longueur vibrante spé- fabrication et les contrôles à chaque étape de la production. ciale. Nous répondons à ces demandes même s’il n’existe pas de Chaque pièce est unique, aucune machine aussi sophistiquée marché significatif. soit-elle ne peut effectuer une qualité de travail et de contrôle comparable à celle d’une personne. Quels sont les domaines vers lesquels vous concentrez vos recherches ? On a beaucoup travaillé sur les caractéristiques physiques des Quelle est la place de la numérisation dans ce processus ? cordes, allongement, élasticité, résistance à la traction, fatigue Dans notre métier, en raison des nombreux paramètres aléatoires des matériaux c’est-à-dire durée de vie, densité, nervosité, etc. à prendre en considération, on ne peut pas avoir recours à 100 % L’ensemble de ces caractéristiques déterminent les qualités de la à la numérisation et à la robotisation. Les nombreux automates corde en ce qui concerne la nécessité de réaccorder, la justesse, la que nous avons développés apportent une aide déterminante qualité du son, le confort de jeu, la facilité d’émission, la projec- pour vérifier en permanence les paramètres de fabrication et de tion, l’aptitude à rendre les nuances sans oublier les sensations contrôle sur les machines tournantes, où sont effectués les tra- sous les doigts, la présence ou l’absence de bruit et de très nom- vaux manuels. La sensation de la main permet des contrôles breux autres paramètres. complémentaires irremplaça- bles. Une longue expérience Quelle est la durée de création d’un développe une sensibilité nouveau modèle ? humaine qu’il est difficile de Il y a le cas où l’on a de la chance, numériser. Il est ainsi possible ce qui est arrivé récemment sur de détecter à temps des défauts les cordes « Cantiga Premium », qui obligent à rejeter toute une qui ont fait l’unanimité chez de production d’une ou de plu- nombreux guitaristes de haut sieurs journées. niveau qui ont pu participer aux recherches et tests. On a mis la Quelle est la part du secteur « Re- main sur une matière première cherche et Développement » chez que je connaissais déjà, et cette Savarez ? fois la corde a été géniale tout de Nous avons un laboratoire de suite. Là, il aura fallu six-huit Recherche et Développement mois, car nous prenons toujours qui travaille tous les jours à le temps de faire des tests auprès temps plein. Le travail est réparti des musiciens… Et puis, il y a entre Suze-la-Rousse et Lyon. d’autres cas où l’on travaille sur L’ingénieur Guillaume Aymard, une corde de violoncelle par qui pilote la production, est aussi exemple, et où le travail de responsable de la recherche. Je recherche peut se compter en lui ai passé mes connaissances, années. Il n’est pas rare de devoir on travaille ensemble et nous travailler de deux à cinq ans, avons sur les différents lieux des voire plus. En fait, créer une personnes qui savent faire le corde donne la notion de l’infini. relai. Il faut savoir qu’il y a deux À celui qui n’a pas la notion de voies de recherche essentielles. ce qu’est l’infini, je lui suggère- La première ce sont les recher- rais d’apprendre à créer des Bernard Maillot. ches fondamentales que nous cordes et de tester toutes les pos- menons. Elle est guidée par les découvertes de nouvelles matières sibilités de qualité de son qui s’offrent à nous. Je pense que c’est premières, de nouvelles possibilités de traitements pour leur comme pour faire une guitare avec une infinité de possibilités, donner de nouvelles caractéristiques, de nouvelles technologies choix des bois, épaisseurs, formes, barrages, vernis et beaucoup basées sur les progrès de l’informatique appliquées aux contrôles d’autres facteurs. Les paramètres que l’on a devant nous sont et à la fabrication. Dès la réussite matérialisée par la création d’un absolument infinis. Depuis la date à laquelle Savarez a été créée, prototype, nous avons recours à nos musiciens pour des essais en en 1770, par ce Monsieur Savaresse et jusqu’à maintenant, nous jeu sans qu’ils sachent qu’il y a quelque chose de nouveau. La avons acquis une très longue expérience et accumulé une infinité deuxième est basée sur les demandes des musiciens, qui expri- de connaissances. Et c’est cette expérience, avec tout ce côté ment leurs désirs de caractéristiques nouvelles ou recherchent des empirique associé à nos approches scientifiques, qui fait que l’on cordes exceptionnelles, telles que des cordes pour guitare baryton a une idée de ce qui se passe quand on teste quelque chose, une acoustique folk, des cordes de violon accordées à l’octave infé- matière ou une autre. rieure pour un violon

classique, des cordes à accorder une quarte www.savarez.fr #100Guitare classique • 77

LUTHERIE

TEXTE ET PHOTOS : SYLVAIN BALESTRIERI

DANS L’ATELIER DE

SYLVAIN BALESTRIERI

Restauration d’une guitare Daniel Friederich, modèle « Récital » (1964) Icône de la lutherie française contemporaine, Daniel Friederich (1932-2020) est reconnu pour l’élégance et la virtuosité de son travail. Beaucoup des plus grands guitaristes ont été conquis par la sonorité de ses guitares, parmi lesquels Julian Bream, Manuel Barrueco, Alvaro Pierri, Roberto Aussel, Turibio Santos, Scott Tennant, Eduardo Fernandez et bien d’autres. Encouragé par Christian Aubin qui fut son professeur de guitare, DanielEN TROIS DATES SYMBOLIQUESDANIEL FRIEDERICH Friederich construit sa première guitare en 1955, d’après un instrumentdu luthier catalan Francisco Simplicio (1874-1932). Bouchet (1898-1986), qui l’encourage et le soutient, voyant en lui lamême ambition artistique, associée à un travail de recherche pour leNous sommes en 1959 lorsqu’il présente sa 15ème guitare à Robert « beau son ». sa lutherie et une médaille d’argent pour la sonorité de son instrument lorsdu concours international de lutherie de Liège. Le jury, présidé par IgnacioEn 1967, Daniel Friederich remporte une médaille d’or pour la qualité de Fleta, est composé de Robert Bouchet, Joaquin Rodrigo et Alirio Diaz. À partir de 1970, le luthier ne se consacre plus qu’à son modèle de « Con-« CONCERT », « RÉCITAL » ET « ARPÈGE »

LES MODÈLES

cert », dont le barrage va se complexifier avec les années. Auparavant, orsque ce modèle « Récital » de 1964 arrive à l’atelier de Sylvain Daniel Friederich proposait trois modèles de guitare en épicéa : L Balestrieri, une restauration importante est nécessaire. On note par un barrage personnel, une tête sculptée, une rosace et une fileterie Le modèle « Concert » : numéroté à partir du n°100, il se caractérise tion des éclisses. En effet, les barres de fond, devenues trop longuespour la caisse, poussent l’éclisse. Les renforts d’éclisse sont donc déposésun léger retrait du fond, rendu visible par un début de déforma- finement ouvragées. Daniel Friederich sélectionnait ses meilleurs boispour ce modèle. pour raccourcir de 1 mm les barres de fond et ainsi soulager la pressionexercée transversalement. Les trois barres de fond sont ensuite recollées. rotés et la tête, plus simple, n’était pas ornementée. Les guitaresLes modèles « Récital » et « Arpège » : ceux-ci n’étaient pas numé- Les deux barres soutenant la table de part et d’autre de la bouche sontégalement à recoller. Enfin, le chevalet décollé partiellement depuis accueillaient un barrage de type « Torres », en sept brins ou singulier, cequi permit au luthier d’expérimenter des barrages ou des détails de plusieurs années et le vernis abîmé nécessitent un soin particulier. Cesont ces deux derniers points que nous allons détailler. construction qu’il put ensuite exploiter pour l’élaboration de son modèle« Concert ». Le modèle « Arpège », le plus simple de sa gamme, n’avaitpas de décoration sur le chevalet, et la fileterie était la moins élaborée. 78 • Guitare classique #100 La barre de fond est décollée. La table est protégée par un adhésif de part et d’autre du chevalet. Une 1 5 spatule est délicatement et progressivement insérée entre la table et le chevalet jusqu’au décollement complet. Le chevalet est décollé en trois endroits. Depuis plusieurs années 2 dans cet état, la table s’est affaissée. Une remise en forme préalable de la voûte est nécessaire pour que la table puisse faire contact à nouveau avec le chevalet. Le positionnement du barrage est relevé sur une feuille posée sur la 6 table. La guitare est placée dans l’obscurité et une lampe est introduite dans la caisse pour révéler la structure interne de la table par transparence. Un produit est injecté dans le joint de collage pour dissoudre la colle et 3 permettre le décollement sans endommager la table ni le chevalet.. Une cale en MDF [panneau de fibres à densité moyenne] est réalisée 7 suivant le relevé du barrage. Elle est mise en forme sur un moule conca- ve d’un rayon de courbure identique à celui de la table, et ajourée au passage des barres d’harmonie. On réchauffe le chevalet avec une résistance en silicone spécifique. La 4 colle se ramollit progressivement. La température est contrôlée par une sonde. Placée à l’intérieur de la guitare, cette cale permet de remettre en 8 forme la table et de recoller le chevalet plus tard. #100 Guitare classique • 79

LUTHERIE

Après avoir humidifié la table avec un tissu de coton chaud à l’emplace- Après quelques sessions de vernissage au tampon (gomme-laque 9 ment du chevalet par-dessus et à l’intérieur de la guitare, la table ainsi 12 Astra) pour isoler le bois sur les zones non vernies et protéger le vernis ramollie est serrée entre la cale positionnée à l’intérieur et plusieurs épaisseurs ancien, le vernis fraîchement déposé est retravaillé avec un tampon chargé de contreplaqué cintrable par-dessus. Le dispositif est laissé en place durant d’alcool et de poudre de pierre ponce. La pierre ponce égalise la surface. En se trois semaines jusqu’au séchage complet. chargeant de vernis, elle devient invisible et se dépose dans les creux. Les impacts sur la table ont été restaurés, la surface est lisse. Il faut 13 maintenant recolorer les zones nouvellement vernies. Une gomme- laque Arathoune comme à l’origine est appliquée au tampon avec un peu d’hui- Les marques sur la table sont nettoyées avant la restauration du vernis. 10 Les zones noircies sont frottées à chaud avec un peu de savon de le pour donner une unité d’aspect. Marseille. La vapeur d’eau dégagée par le fer fait remonter la fibre (sur les marques d’ongles) qui gonfle sous l’effet de l’eau et de la chaleur. La rosace ini- tialement craquelée est restaurée. Le vernis original est préservé. L’objectif est de sublimer la lutherie sans 11 chercher à effacer totalement les traces du temps, mais plutôt de les Le chevalet est mis en position et l’alignement contrôlé avec deux estomper et donner une unité à l’ensemble. 14 cordes noires. 80 • Guitare classique #100 15 Un traçage léger au scalpel permet de repérer précisément la position duchevalet. 18 Le chevalet est collé en place avec cinq presses. La cale en MDF utiliséepour la remise en forme de la table est employée de nouveau comme martyre dans la guitare sous la table. 19 La restauration est achevée. 16 L’emplacement du chevalet est nettoyé, l’excédent de vernis est enlevéau racloire pour préparer le collage. 17 La semelle du chevalet est préparée au rabot à dents pour augmenterla surface de collage et donc l’adhérence du chevalet sur la table. Icône de la lutherie française contemporaine, Daniel Friederich (1932-2020) est reconnu pour l’élégance et la virtuosité de son travail. #100 Guitare classique • 81

GUITARE DE LÉGENDE

PAR BRUNO MARLAT

PHOTOS : DR

82 • Guitare classique #100

GUITARE

José Madrid 1894Ramírez parties de palissandre séparées par desLes éclisses sont constituées de deuxfilets noirs et blancs, comme le dos. Hérité de Gonzalez, le dessinde la tête a inspiré celui desguitares Ramírez actuelles. largement influencée par celle de son pro-fesseur, et la forme de la tête ou du chevaletlui sont empruntées. Le généreux volumede la caisse et la faible profondeur des éclissesLa facture du jeuneLe chevalet, avec ses moustaches « enroulées »,concourt à l’aspect ancien de l’instrument. guitarrero reste encore relèvent également de la mode de l’époque.En cette fin de siècle à Madrid, les cafés La rosace est composée d’un motif floralen nacre gravé cerclé de filets de bois disposésen épi et en demi-chevrons. cantantesune attraction musicale : des chansons ac-compagnées à la guitare. Cet usage demandeune sonorité brillante et un caractère per-cutant, que favorise la forme particulièredes guitarras de tablao offrent en effet à leur clientèle comme on les appelle José Ramírez. Il s’agit de José I, né àMadrid en 1858, le fondateur de la fa-meuse dynastie de luthiers madrilènes.cependant, porte un nom bien connu :tares classiques plus récentes. Son étiquetteXIXCet instrument, construit à la fin due siècle, diffère sensiblement des gui- alors, du nom de l’estrade sur laquelle seplacent les musiciens. Comme Gonzalez,cependant, Ramírez choisit de proposer àsa clientèle une plus grande variété de mo- Il effectue son apprentissage chezFrancisco Gonzalez (1820-1879).Après la mort de celui-ci, il travaillepour la veuve de son maître puis ins- dèles. Ainsi cette guitare de 1894 à la so-norité richement timbrée évoque un réper-toire plus savant que populaire. Cettedistinction est confirmée par le choix des 100 ans.talle son atelier Conception Jeronima bois et la qualité du travail de décoration : n° 2, une adresse qui restera celle dela maison Ramírez pendant plus de brio à la hauteur de la renommée du luthier.un instrument de prix exécuté avec untions de nacre de la rose, tout indiquela finesse de la fileterie ou les incrusta-que ce soit le magnifique palissandrede Rio utilisé pour le fond et les éclisses, #100Guitare classique • 83

GUITARE DE LÉGENDE

PAR BRUNO MARLAT

PHOTOS : DR

84 • Guitare classique #100

GUITARE

IgnacioBarcelone 1960 Fleta La tête, élégante et sobre, reprendl’arrondi central des têtes que faisaitAntonio de Torres. et la précision du geste du luthier.Le talon montre la finesse Les motifs et les couleurs de la rosace sont Très sobre, l’étiquette fournit uniquement le numérode l’instrument et la date de sa fabrication. inspirés de Simplicio et placent cet instrumentdans la tradition catalane. 1897 dans le village aragonais de Huesca,Ignacio est initié au travail du bois par sonpère menuisier-ébéniste. À treize ans, cedernier l’envoie à Barcelone rejoindre sonC et instrument est issu de l’ateliercatalan le plus prestigieux de l’après-guerre, celui d’Ignacio Fleta. Né en frère aîné qui achève sa formation chezun facteur de contrebasses. Ignacio apprendà ses côtés les bases de la lutherie. Il com-plète sa formation auprès d’un luthier trument capable, comme la voix humaine, d’origine française et commence sa car-rière en fabriquant violons et violoncelles.En 1927, il installe son atelierangeles de susciter l’émotion. Ses méthodes de Rambla. Mais ce n’est que plus tard, dans sonorité riche et timbrée caractéristique construction, dérivées de celles du violon, les années 50, qu’il choisit de consacrer, non loin de la célèbre avenue La Calle de los des guitares Fleta. le singularisent parmi les luthiers espa-gnols. Elles lui permettent d’obtenir la son talent uniquement aux guitares. donne quelques concerts avec une de sesLe succès finit par arriver, et Segoviaguitares. Puis un autre virtuose, le gui-tariste australien John Williams,consacre la réputation d’IgnacioFleta en choisissant de jouer ses d’un concert de Segovia, il décide decopies de luths ou de violes de tout travail est bon à accepter. Il a gambe. Puis vient le jour où, trèsainsi l’occasion de réparer de bellesguitares comme de construire des Pendant les temps de guerre difficiles, ému à l’écoute de la retransmissionse tourner vers la guitare : il veut un ins- soin de répondre aux nombreusesfils et compagnons de travail, le instruments à partir de 1961.Ignacio s’éteint en 1977, laissant commandes en attente.à Francisco et Gabriel, ses deux #100Guitare classique • 85

MASTERCLASS

www.guitaristmag.fr/pedago www.youtube.com/c/guitareclassiquemagazineLeçons pédagogiques en ligne

AUDIO10-14

L’art du rasgueado au niveau de la vitesse, l’endurance, des arpèges, de la synchronisation... Mais loin de le cantonner à son rôle d'origineque le XXPratiquer le rasgueado est un geste des plus profitables pour tous les guitaristes. En effet, il est indispensable depuise siècle en a fait usage dans toutes sortes de répertoires. De plus, cela développe la main droite « classique » pour l'enrichir. On va voir ici tout ce qu'il est utile d'acquérir ou de développer pour un guitariste classique.de ponctuation harmonico-rythmique, notre but sera de tenter de l'intégrer à la technique générale de la guitare, Par Rafael Andia - www.rafaelandia.com Le rasgueado spontanéIl consiste à déployer les quatre doigts de la main droite (e-a-m-i, « e » étant l’auriculaire), comme dans la guitare baroque. Dans la guitare moderne, il s'agit de frapper la corde avec le dessus de l'ongle avec une détente pour obtenir un son clair et net, et non de frotterou de brosser, ce qui donnerait un son brouillé. C'est une première difficulté pour la plupart des gens, car cela introduit une notion nouvelle pour le guitariste classique, habitué à une approche de la corde par contact : c'est la notion opposée d'impact.

SARABANDE, DE ROBERT DE VISÉE

86 • Guitare classique #100 #100Guitare classique • 87

MASTERCLASS

Le rasgueado continu Il s'agit du rasgueado le plus difficile mais aussi le plus rentable : e-a-m-i / e-a-m-i / e-a-m-i, etc. Je conseille de commencer par lui, car il est une clé pour tous les autres. Il faut bien réintroduire le petit doigt (e) en mesure après l'action de l'index, pour obtenir une continuité parfaite comme dans un trille prolongé. On obtient une sorte de trémolo totalement arythmique. C'est la deuxième et principale difficulté. L'ongle de ce doigt doit être suffisamment long et convenablement taillé pour que l'oreille soit incapable de déceler une quelconque périodicité. Si des cordes graves ne sont pas jouées, on peut y poser le pouce pour augmenter la stabilité de la main. Quand on joue avec la sixième corde, on peut poser le pouce sur la table d'harmonie ou dans le trou de la rosace comme dans la Siguiriya Gitana. Il est conseillé de le pratiquer très longuement sans la guitare, avec un verre ou autre objet lisse et sonore. En effet, cette pratique du rasgueado peut s'avérer sournoise pour les ongles, d’où la possibilité d’utiliser un vernis. Voici quelques applications : - Sur deux cordes, le rasgueado continu peut constituer un trille. On peut très facilement augmenter et diminuer le son.

EXTRAIT DE SI LE JOUR PARAÎT – N° 3 MAYA-MARSYA, DE MAURICE OHANA

- Le rasgueado continu est possible sur une corde, en trémolo. Cela donne un timbre particulier, âpre, violent, ou au contraire un peu irréel. 88 • Guitare classique #100

EXTRAIT DU TROIS GRAPHIQUES, DE MAURICE OHANA

AUTRES TYPES DE RASGUEADOS

Dedillo Le dedillo est un rasgueado qui consiste en allers et retours de l'index de la main droite ou du majeur. L'effet de roulement est moins fondu, plus haché que dans le rasgueado précédent. Il est trivialement utilisé dans les doubles croches pour dessiner non plus un roulement ou un trille, mais un rythme.

EXTRAIT DE SEVILLANA, DE JOAQUIN TURINA

Aller et retour Le dedillo présente l'inconvénient d'user et de fragiliser l'ongle de l'index, car il supporte toute l'action à lui seul et le retour se fait à rebrousse-poil, donc risque de rupture. De plus, il peut s'avérer insuffisant comme force, comme c'est le cas typique dans les grands accords à jouer triple forte à la fin de la cadence du deuxième mouvement du Concierto de Aranjuez. Il faut alors mettre les quatre doigts en descendant et le pouce en remontant. Dans cette action, tous les ongles travaillent toujours dans le bon sens et non à rebrousse- poil. Pensez à bien assouplir le poignet.

EXTRAIT DE LA DANZA DEL MOLINERO, DE MANUEL DE FALLA

#100Guitare classique • 89

MASTERCLASS

Pichenette La pichenette (en anglais : flick) est le seul véritable sforzato pour un accord sur la guitare. Alzapúa C’est l’attaque du dos du pouce vers les graves.

EXTRAIT DE SI LE JOUR PARAÎT – N° 3 MAYA-MARSYA, DE MAURICE OHANA

90 • Guitare classique #100

EXTENSIONS

Rasgueados sans ongle C'est une extension de la définition du rasgueado, c’est-à-dire l’action quelconque d'un doigt sur plusieurs cordes. Le plus usuel est le double ou triple pouce (ou plus).

EXTRAIT DU CONCIERTO DE ARANJUEZ, DE JOAQUÍN RODRIGO

EXTRAIT DE L’ÉTUDE N° 11, DE HEITOR VILLA-LOBOS

Glissé de l'index ou du majeur Il s’agit de combiner l’index avec le pouce. On obtient un effet de harpe. Quant au glissé du majeur, il est utile pour les mordants « à la Scarlatti ». On en trouve un exemple d’utilisation aux mesures 9 et 11 de l’exemple « Aller et retour ».

EXTRAIT DE L’HOMENAJE, DE MANUEL DE FALLA

#100Guitare classique • 91

ANALYSE MUSICALE

www.guitaristmag.fr/pedago Etude www.youtube.com/c/guitareclassiquemagazineLeçons pédagogiques en ligne opus 48, n° 23 AUDIO15 Mauro Giuliani (1781-1829) www.orestis-kalampalikis.blogspot.comPar Orestis Kalampalikis Doigtés Orestis Kalampalikis À l’époque de Giuliani, la musique instrumentale est souvent influencée par l’opéra, dont l’écriture musicale est soumise à l’histoire et à l’action scénique. Elle est donc dotée d’une certaine flexibilité, comme on va le démontrer dans cette étude, qui cache une petite surprise...

FORME

Cette étude peut se diviser en cinq parties distinctes. La formen’est pas très habituelle (comme la forme ABA, sonate, rondeau, etc.), mais tout s’enchaîne de façon harmonieuse et naturelle,pour un résultat équilibré. Exposition du thème (mesures 1 à 8) Le motif sur lequel est basée notre étude est exposé tout desuite : Si- La#-Fa#, soit trois notes qui dérivent de la gamme par un de Si mineur. Puisque la sixième note de la gamme est absente, decrescendo. crescendo. Une espèce de subito forte donc, suivi par un on ne peut pas savoir s’il s’agit de la gamme harmonique (Solbécarre) ou mélodique (Sol dièse). Ce motif est répété de façon de la guitare – avec ses consonances chromatiques propres, unL’écriture évoque celle du piano tout mettant en exergue celle presque obsessionnelle, puisqu’on le retrouve quatre fois dans La Catedralpeu comme l’a fait Augustin Barrios dans l’Allegro solemne de zandoles deux premières mesures. Ce ressenti est amplifié par les présents au début de chaque mesure. Cet effet consiste sfor- comparer les deux thèmes, qui dérivent de la même position du , un siècle plus tard. Il est, en effet, intéressant de à jouer la note ou l’accord concerné forte sans que cela soit préparé même accord, traités par deux grands compositeurs, mais dansun contexte et une époque complétement différents. 92 • Guitare classique #100

AVANCÉ

Aux mesures 2 à 4 (fin de la phrase antécédente), Giuliani crée Cette première partie se conclut par une cadence parfaite dans un trait plus libre, ce qui permet à la musique de respirer avant la tonalité de Fa# mineur, le cinquième degré de notre tonalité de replonger dans le motif obstiné. En partant d’une tierce mi- principale. Déjà, à la mesure 7, on observe la présence persistante neure, il utilise les dominantes secondaires afin d’élargir son am- de la gamme mineure de Fa#, qui est affirmée par la dernière bitus et d’enrichir le paysage harmonique avec des mouvements note de la mesure, Mi# (note modulante et sensible de la gamme chromatiques. Puis, le motif revient. de Fa# mineur). Transposition du thème (mesures 9 à 15) Cette deuxième partie utilise le même matériau que la première, rations rajoutées, juste l’élimination du La dièse, qui jouait le rôle modulé dans la tonalité de Ré majeur. En effet, Giuliani conserve de sensible dans la première partie (Si mineur). Ceci est un parfait les mêmes intervalles, transposés une tierce mineure plus haut. exemple de l’effet provoqué par une simple modulation dans la Puisque il s’agit de la tonalité relative majeure, il n’y a pas d’alté- gamme relative majeure : l’ambiance change complétement ! Gammes et arpèges (mesures 16 à 23) L’esprit jovial proposé dans la partie précédente est maintenant en posant un cadre harmonique simple qui laisse à la mélodie la remplacé par un enchaînement des gammes qui animent davan- place de se développer. Et effectivement, cette dernière élargit tage la musique. Il s’agit ici d’une technique d’écriture très cou- son ambitus progressivement jusqu’au Ré aigu, note la plus aiguë rante à l’époque classique, qu’on retrouve par exemple chez de la pièce. Puis, une gamme descendante nous emmène sur Mozart (voir l’ouverture des Noces de Figaro, juste après la l’accord de Fa dièse majeur, c’est-à-dire la dominante de la to- deuxième apparition du premier thème). Sur le plan harmonique, nalité initiale (Si mineur). Le La dièse donc revient, et on voit il n’y a que des alternances entre l’accord du premier degré et la apparaître notre motif principal (Si-La-Fa#). Sur le plan ryth- dominante. Cette dernière se trouve soit à l’état fondamental mique, même si on reste sur des doubles croches, on ressent un (La à la basse) soit dans son premier renversement (Do# à la ralentissement. En effet, la mesure 23, ainsi que toute la partie basse). Cette alternance réaffirme la tonalité de Ré majeur, tout suivante, se réduit à ceci : Il est donc important de faire ressortir ces notes lorsqu’on in- lodiques et harmoniques nous préparent à la réexposition de la terprète l’étude. Visiblement, tous les éléments rythmico-mé- première partie. Mais les choses ne se passeront pas ainsi… Marche harmonique (mesures 24 à 30) Dans cette partie, Giuliani rebondit sur l’idée initiée à la mesure à des rebondissements. précédente, afin de donner une nouvelle direction à sa musique. Sur le plan de l’harmonie, il s’agit d’une marche harmonique. Par analogie, imaginons plusieurs personnes en train d’échanger Le compositeur visite des tonalités voisines en utilisant à chaque sur un sujet jusqu’au moment où l’un des interlocuteurs lance fois des dominantes secondaires. Ceci, jusqu’à la mesure 30, une idée qui détourne le groupe du sujet initial. C’est cette liberté copie conforme de la 23 ! À présent, puisqu’on s’est diverti, il que Giuliani adopte dans son écriture, un principe très répandu est maintenant temps de revenir en Si mineur pour la cadence à l’opéra, où la musique suit l’action qui est, par définition, sujette finale. Cadence (mesures 31 à fin) La musique s’accélère – avec des basses sur chaque pulsation – et Effectivement, cette dernière arrivera sur un accord fortissimo, les voix extérieures suivent des mouvements contraires en s’éloi- nous rappelant encore une fois l’opéra. gnant, ce qui crée de la tension et annonce une fin dramatique.

ÉPILOGUE

L’humour occupe une place importante dans la musique classique, surprise qui nous sort du cadre très défini de ce genre. Un dé- notamment chez Haydn et Mozart. Ce n’est pas forcément un tournement des règles, une preuve d’esprit destiné à provoquer humour qui fait rire, mais plutôt un petit clin d’œil, une subtile une émotion légère et agréable, peut-être même un sourire. #100Guitare classique • 93 ANALYSE MUSICALE www.guitaristmag.fr/pedago Leçons pédagogiques en ligne Etude www.youtube.com/c/guitareclassiquemagazine opus 48, n° 23 AUDIO15 © Laura Dyens Mauro Giuliani (1781-1829) www.orestis-kalampalikis.blogspot.comPar Orestis Kalampalikis Doigtés Orestis Kalampalikis 94 • Guitare classique #100

ANALYSE MUSICALE

#100Guitare classique • 95

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